Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 20:38

cesaire-copie-1.jpg

La Négritude, si l’on se réfère aux définitions de ses deux plus grands chantres, Aimé Césaire qui la concevait avant tout comme le rejet de l'assimilation culturelle, le rejet d'une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation, et Léopold Sédar Senghor qui la définissait comme l'ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d'Afrique et des minorités noires d'Amérique, d'Asie et d'Océanie… est un concept, une philosophie dans laquelle chaque homme noir doit retrouver l’expression de sa fierté, tout en reconnaissant, assumant sa condition de Noir.

Même s’il existe une légère différence, à première vue, entre la perception que se fait chacun de ces deux auteurs du concept, le premier donnant la primauté au culturel et le second y ayant ajouté un volet politique, on peut remarquer que, à voir de près, les deux se complètent, ou plutôt la deuxième définition éclaire la première, dans la mesure où le rejet de l’assimilation culturelle, la reconnaissance et l’acceptation de notre condition de Noirs, nous la tirons justement de tous ces moyens d’affirmation qui nous sont propres, tels nos valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales…

La Négritude avait eu un retentissement spectaculaire, acceptée et reprise en chœur par la majorité des intellectuels noirs de l’époque, dans la mesure où l’homme noir entre les années trente et cinquante où évolua le mouvement, traversait une période de diabolisation avec l’Occident qui, dans ses visées impérialistes, cherchait par tous les moyens à décrédibiliser et ridiculiser les cultures et valeurs noires, et donc le Noir aux yeux des Noirs eux-mêmes, et des autres races de la Terre. Le contexte sociopolitique ne pouvait donc être plus favorable pour l’éclosion rapide de ce concept, cette philosophie. Il fallait vaille que vaille réhabiliter l’homme noir. La Négritude a porté ses fruits avec le travail des intellectuels, la plupart des écrivains de l’époque. L’image du Noir a été plus ou moins réhabilitée devant les Noirs eux-mêmes, et devant toute la Terre. Nous avons une culture et une organisation sociale qui se valent, tout comme les autres peuples de la Terre. L’hideux système colonial, caractérisé par l’humiliation du Noir et la dégradation de ses valeurs, s’est plus ou moins effondré avec les indépendances des colonies dans les années soixante.

Cependant, la Négritude, dans son ahan à redonner au Noir sa fierté bafouée par les propos injurieux de l’Occident impérialiste, avait été obligée de créer un homme noir qui n’a jamais existé, qui n’existe pas, et qui n’existera jamais. La Négritude a procédé à la représentation d’un homme, qu’il a appelé le Noir, magnanime, bon, sans défauts, en harmonie avec lui-même et la nature, un homme créé pour ne pas faire du mal, ne pas souffrir, jusqu’à l’avènement du méchant serpent, le jaloux destructeur, le Blanc. On crie à hue et à dia sur l’homme Blanc méchant, avide, insatiable, corrompu, qui ne vit que pour piller l’homme noir bien, impartial, clément… Le mouvement fut ainsi détourné de son objectif original, transformé du cri du cœur, du cri humain qu’il était censé être en une mélopée idéaliste, verbeuse et creuse. N’était-ce sûrement pas le danger que portait en lui ce mouvement chargé de trop d’émotions que le Prix Nobel nigérian Wolé Soyinka, l’un de ses premiers détracteurs, percevait en écrivant « Le Tigre ne crie pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore » ?

La Négritude n’a pas pu rester fidèle à son ancêtre le mouvement culturel La Renaissance de Harlem des années vingt dont l’un des chantres, Langston Hughes, écrivait en 1926 dans l’hebdomadaire américain The Nation, le texte intitulé The Negro Artist and the Racial Mountain où l’on retrouve l’une de ses plus célèbres formules « Les jeunes artistes nègres créent aujourd'hui dans le but d’exprimer notre propre peau noire, à notre manière, sans peur, ni honte. Si les Blancs sont satisfaits, nous sommes ravis. S'ils ne le sont pas ça n'a pas d'importance. Nous savons que nous sommes beaux. Et laids à la fois. » Et justement, la Négritude n’a pas cherché à explorer la laideur de l’homme noir, dépossédant ainsi ce dernier de son humanité.

Les œuvres de la Négritude, du moins la plupart, ont créé des personnages noirs tellement bons et complets qu’ils ne ressemblent pas à des humains. Et ces personnages n’existent, ne peuvent exister nulle part ailleurs que dans ces livres. La nature humaine est caractérisée par sa complexité et ses contradictions. Le pauvre petit boy noir respectueux maltraité par un commandant de cercle blanc méchant peut aussi être un petit chapardeur piquant des pièces de monnaie dans les poches de son patron, le magnanime vieux camerounais ayant offert ses terres et enfants aux Blancs ingrats qui l’humilient à une cérémonie de remise de médaille peut aussi être un père de famille méchant irresponsable, alcoolique, battant ses multiples femmes… Ces ouvrages ont trop voulu réhabiliter le Noir qu’ils en ont fait un être différent des tous les autres hommes de la Terre.  Le « J'ai cherché à comprendre et à décrire la vie des Noirs aux Etats-Unis, et d'une manière éloignée, celle de tout humain » de Langston Hughes ne se retrouvait pas dans ces ouvrages qui peignaient des Noirs idéalisés et non des êtres humains.  

Le succès que ce mouvement avait eu depuis sa création jusque dans les années soixante-dix, a fait qu’il n’avait pas du tout été facile pour les nouveaux intellectuels de traduire dans leurs ouvrages une autre vision de l’homme noir. La norme qui était inscrite par la sacro-sainte Négritude était la glorification du Noir. Et quand le contexte dans lequel le mouvement était né fut dépassé, le Noir s’étant retrouvé face à lui-même après les indépendances, il avait fallu que des penseurs téméraires comme le jeune brillant Malien Yambo Ouologuem, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, les Congolais Sony Labou Tansi et Henri Lopes… acceptent de passer à la guillotine de la critique et de l’opinion africaines pour rappeler qu’il était temps de cesser d’écrire l’Afrique et le Noir comme on les avait écrits jusqu’alors, de les écrire comme ils sont, et non comme on voudrait qu’ils fussent. Le premier de ces auteurs cités, Yambo Ouologuem, avait été le plus rudoyé pour son audace d’avoir voulu montrer dans son roman Devoir de Violence, que le noir était mauvais, méchant, cupide, traître, esclavagiste… longtemps avant sa rencontre avec l’homme blanc. Jeune à l’époque, il n’avait pas tenu devant les intimidations et menaces des Goliath du milieu intellectuel africain de ces temps, fut contraint à garder un long puis définitif silence, avortant ainsi une carrière qui eût été l’une des plus belles de la littérature africaine.  Si le Noir est un être humain comme tous les autres hommes, pourquoi ne peut-il pas être méchant, corrompu, sanguinaire, vil, infidèle, menteur ?

La Négritude, après plus d’un demi-siècle de son succès, a installé une dichotomie dans le milieu intellectuel noir d’aujourd’hui. D’un côté ses fidèles, du moins ceux qui affirment lui être restés fidèles, se réclamant d’Aimé Césaire, et pour qui le rôle de l’intellectuel africain est de magnifier le Noir, innocenter l’Afrique dans son échec, accuser l’Occident sur tous les coups, le charger de tous les malheurs du continent noir, penser et écrire dans les langues africaines et non le français qui est une langue coloniale. De l’autre, les iconoclastes, donc ennemis d’Aimé Césaire, ayant compris que l’homme noir, tel que l’a inventé la Négritude, n’a jamais existé, comme ce n’est pas un homme, et qui, à travers leurs ouvrages essaient de montrer qu’à l’instar de tous les hommes de la Terre, les Noirs ont aussi des mauvais côtés, peuvent faillir, que l’Afrique, le Noir, a des responsabilités, aussi minimes qu’elles soient, dans l’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme…

Les néo-adeptes de la Négritude, si l’on désigne ainsi la première catégorie d’intellectuels, continuent aujourd’hui de créer des personnages s’apparentant aux personnages des ouvrages des années trente à soixante. Ainsi, devant le méchant ogre de l’Occident, représenté par Nicolas Sarkozy, le président français, héritier du commandant de cercle blanc d’Une Vie de boy, on retrouve un pauvre petit boy noir clément et inoffensif maltraité, Laurent Gbagbo. Devant les ingrats blancs Sarkozy, David Cameron, Barack Obama, successeurs des ingrats colonialistes du Vieux Nègre et la Médaille, on retrouve un bon et généreux vieillard africain ayant donné tout son pétrole en signe d’amitié et d’amour à l’Occident, et qui n’est récompensé que par son assassinat par l’Occident ingrat, Mouammar Kadhafi. Des personnages mythologiques, non crédibles, qui ne résisteront jamais dans le temps.

Au nom de la Négritude, aucune possibilité, aucun droit n’est aujourd’hui laissé à l’autocritique, au questionnement, à l’exploration de l’être humain que le Noir porte en lui, à l’ouverture du Noir sur le vaste monde qui l’entoure. Tous les Noirs cherchant à se fondre dans l’humanité, surtout le monde occidental, sont traités de traîtres, de vendus aux colonialistes, d’adeptes de l’oppresseur, de néo-esclavagistes…

Il est temps, vraiment temps que cette Négritude des larmes et de la victimisation meurt ! Il est temps que l’homme noir se voit d’abord comme un humain avant de remarquer sa noirceur. Que nous, Noirs, acceptions notre condition de Noirs, l’assumions, et confrontions l’humanité que nous avons en nous à celle que portent en eux les autres hommes. Que l’homme noir se réconcilie avec lui, et surtout avec les autres hommes de la Terre. Que nos joies, nos peines, nos angoisses, nos déceptions, nos espérances soient celles d’êtres humains et non de Noirs. La Négritude, la vraie, est une négation de la négation de l’homme noir, comme le définissait l’écrivain français Jean-Paul Sartre. Et la négation de notre négation aujourd’hui c’est l’affirmation de l’humanité que nous avons en nous. Cette humanité que nous étouffons en nous jour après jour par notre… négritude.       

senghor.jpg

Par David Kpelly
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 18:35

David-Kpelly.JPG

 

«On peut assister dans tous les pays du monde à cette querelle entre les enfants d’un Président qui décède et qui a tellement duré au pouvoir qu’on a l’impression que le fauteuil présidentiel lui appartient… C’est le cas des enfants d’Eyadema qui ont fini par croire que le Togo est une propriété de leur dictateur de père, et qui s’adonnent à des scènes ridicules et humiliantes pour garder la présidence.» 

 

 

 

David Kpelly, est écrivain et blogueur, tenant un excellent blog sur la plateforme Mondoblog de la Radio France internationale (Rfi), distingué en 2010 par le «Prix littéraire France-Togo» pour son roman «L’ange retrouvé». Après «L’élu de la réforme», «Le fratricide de la réforme» et «Le gigolo de la réforme», une trilogie publiée en 2009, le jeune écrivain de nationalité togolaise vivant au Mali depuis quatre années, vient de signer son quatrième ouvrage, un recueil de nouvelles, intitulé «Apocalypse des bouchers» gros de 206 pages, paru aux Editions Edilivre en France en décembre 2011. Pareille à l’histoire politique togolaise de 2005 à nos jours, cette œuvre fait couler déjà beaucoup de salive. A travers ces quelques mots que nous lui avons arrachés, pour le journal Actu Express, l’auteur nous fait découvrir son livre.

 

Que retenir d’ « Apocalypse des bouchers», votre quatrième livre ?

 

 «Apocalypse des bouchers» promène le lecteur en Afrique, notamment à Soutacountry, petit pays imaginaire situé à l’Ouest du continent et limitrophe du Ghana, du Togo et du Benin,  dirigé par un jeune Président Baobab Junior appelé «Le Fort» qui a succédé à son père feu Baobab Senior, un dictateur, et sur les bords du fleuve Niger où l’islam, les traditions africaines, la politique et la françafrique font la loi. C’est le quotidien de pauvres peuples africains écartelés entre les magouilles des dirigeants qu’ils n’ont pas choisis et qu’ils détestent, la religion, les traditions, mais aussi les coups bas de la France.

 

David Kpelly est connu pour son style assez particulier, caractérisé par une verve violente, une fantaisie… un humour au vitriol et après lecture, l’on peut dire que ce quatrième livre, non seulement, va beaucoup faire rire, mais aussi et surtout va faire grincer des dents. Est-ce une provocation à une catégorie de personnes ?

 

Ecrire pour provoquer ? Non. J’ai écrit ces textes imaginaires pour partager avec mes lecteurs, un quotidien qu’ils connaissent déjà très bien, mais qu’ils trouveront sous une forme romancée, avec des invraisemblances, des exagérations, des omissions… Il est vrai que mes personnages, étant des êtres humains ordinaires, peuvent se comporter comme certaines personnes que nous connaissons au Togo, en Afrique ou ailleurs dans le monde. C’est juste une ressemblance, comme dans certaines situations, il peut arriver que tous les hommes, ou la plupart, agissent de la même manière. Par exemple, un de mes personnages est parti consulter un charlatan pour éliminer tous les hommes qui jetteraient le moindre coup d’œil sur le derrière de sa femme. Et il y a au Togo, en Afrique et ailleurs dans le monde, des milliers et des milliers d’hommes qui feraient la même chose !

 

La deuxième nouvelle et l’une des plus drôles du livre, intitulée «Tom et Jerry à la Présidence », met en scène deux frères héritiers, Le Fort et Le Bête, qui se disputent un fauteuil présidentiel laissé par feu leur père dictateur. Vous faites sûrement allusion à la célèbre affaire de tentative de coup d’Etat que d’aucuns appellent encore affaire Faure et Kpatcha Gnassingbé au Togo… !

 

Kpatcha et Faure Gnassingbé ne sont pas les seuls fils de Président au monde. Ma nouvelle est imaginaire. On peut assister dans tous les pays du monde à cette querelle entre les enfants d’un Président qui décède et qui a tellement duré au pouvoir qu’on a l’impression que le fauteuil présidentiel lui appartient jusqu’à ce que ses fils finissent par croire que leur père est un roi, que le fauteuil présidentiel est un héritage familial, et sont naturellement prêts à se disputer pour se l’arracher. C’est le cas des enfants d’Eyadema qui ont fini par croire que le Togo est une propriété de leur dictateur de père, et qui s’adonnent à des scènes ridicules et humiliantes pour garder la présidence. S’ils se retrouvent dans les personnages de ma nouvelle, tant mieux.

 

A travers la troisième nouvelle intitulée «En attendant les bouchers», vous racontez les élections barbares et empreintes de violences dans votre pays imaginaire Soutacountry, suite à la mort d’un dictateur quarantenaire Baobab Senior, que l’armée et les institutions internationales africaines tentent de faire remplacer par son fils Baobab Junior Le Fort, contre la volonté du peuple. On pense directement à une histoire sanglante que le Togo a vécue en 2005. Pourquoi avoir choisi de parler de cette triste et sanglante période en faisant rire ?

 

Je n’écris pas pour faire apitoyer mon lecteur sur quelque fait que ce soit. La littérature négro-africaine a pendant longtemps porté cette carapace où il faut adopter un ton cérémonieux, triste et même révolté en parlant de l’Afrique, parce que c’est un continent qui a souffert, qui souffre… J’écris l’Afrique et par ricochet l’être humain comme il est, comme il peut être, dans différentes situations, en adoptant le ton qui me permet de mieux le cerner. Mes narrateurs racontent l’Afrique dans ses plus grandes détresses en faisant rire. Pas parce qu’ils ne compatissent pas. Mais parce qu’ils pensent qu’ils sont plus logiques, plus objectifs, en traduisant leurs propos par l’humour, la dérision et l’autodérision.

 

«Apocalypse des bouchers» raconte la vie d’un assassin, un véritable tueur, servant le dictateur Baobab Senior, et qui a été ambassadeur de Soutacountry au Canada, renvoyé pour incompétence, ministre de la Communication, conseiller à la Présidence… qui mourra finalement dans une grande humiliation. On y voit le parcours de plusieurs hommes politiques en Afrique et au Togo. Souhaiteriez-vous la mort de ces hommes politiques togolais-là ?

 

(Rires) Je ne sais pas pourquoi vous voulez toujours voir le Togo dans mon pays imaginaire Soutacountry. Je ne souhaite la mort d’aucun homme politique togolais, même s’il est vrai que la mort de certains d’entre eux ne serait qu’un bon débarras, un très bon débarras, une libération nationale pour le Togo. Cette nouvelle est juste une mise en garde que j’adresse à tous les bouchers qui massacrent leurs peuples pour leurs minuscules intérêts individuels. «Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple», criait notre héros Thomas Sankara. Et à travers cette nouvelle, je dis la même chose à nos tueurs du Togo et d’ailleurs. C’est vrai qu’ils se retrouveront dans le lugubre personnage de la nouvelle, Kouakou Tohossou, même si ce n’est pas d’eux que je parle.

L’une des nouvelles raconte l’histoire cocasse d’un prêtre qui se retrouve en train de remuer un string au lieu d’un mouchoir devant ses fidèles. Quel message voulez-vous faire passer à travers cette nouvelle ? Critiquer les prêtres ?

 

Je suis né dans une famille chrétienne et j’ai reçu une solide éducation chrétienne. Je sais que c’est un péché que de critiquer son prochain, surtout un oint de Dieu. Les prêtres sont des hommes oints de Dieu, quel que soit leur comportement. Je n’ai pas le droit de critiquer qui que ce soit. J’imagine juste un scénario qui peut bien coller à une situation qui se passe généralement sous nos cieux, que nous connaissons tous, où des prêtres se retrouvent coincés dans des histoires de femmes. C’est choquant, mais la plume doit être en mesure de porter toutes les situations, réelles ou imaginaires, pourvu qu’elles aient un message à traduire.

 

Dans la deuxième partie de votre livre consacrée à un pays musulman qui ressemble beaucoup au Mali où vous vivez depuis quelques années, vous parlez de l’infidélité des jeunes filles. Les jeunes filles de votre pays d’accueil sont-elles infidèles ?

 

(Rires) Donnez-moi un seul pays au monde où il n’y a pas de jeune fille infidèle. L’infidélité n’est pas l’apanage d’un pays, ou d’une société, ou d’une race… Tout dépend de la situation dans laquelle se trouve la femme, ses expériences, son éducation et ses croyances. Les jeunes filles infidèles de mon ouvrage sont face à des situations où elles croient se venger en trompant leurs maris. Il y a Mariam, l’héroïne de la première nouvelle qui couche avec son jeune professeur de marketing à la veille de son mariage dans le but de tomber enceinte de lui ; il y a aussi Aminata, jeune fille de vingt ans, mariée à un fonctionnaire de la soixantaine, mordue des jeunes hommes élégants, qui couche avec un inconnu, juste parce qu’elle le trouve jeune et élégant. Ceci peut se passer dans tous les pays. Mes héroïnes sont dans un pays où au nom de la tradition, et même –horreur- de la religion, on les marie contre leur gré à des hommes qu’elles n’aiment pas, avec lesquels elles ne peuvent vivre. Elles croient donc punir leurs parents et maris en couchant en désordre avec des amants glanés ici et là. Le problème est que certains continuent de croire qu’on peut, au nom de la tradition et de la religion, faire avaler n’importe quoi autour de soi. Cette époque où on peut attraper la jeune fille comme une poule pour l’offrir à un homme est révolue, n’en déplaise à ces coutumes, traditions et même religions à qui on prête ces principes d’un autre temps.

 

La nouvelle «Reniement de Pierre» raconte l’histoire d’un jeune Camerounais maltraité et jeté injustement en prison dans un pays du Sahel. Croyez-vous que la discrimination peut aller si loin entre Africains ?

 

La discrimination peut aller loin, très loin, plus loin qu’on ne peut l’imaginer, entre les citoyens d’un même pays. L’homme a toujours cette tendance à transformer les différences en sources de conflits. Les Africains ne s’acceptent pas entre eux ! Les guerres tribales et génocides qui jonchent notre histoire l’attestent. C’est la même chose pour les Européens, les Asiatiques… Nous n’arrivons pas à dépasser nos différences. Un Togolais peut souffrir aussi atrocement au Sénégal qu’un Malien en France. Je vis depuis quatre ans au Mali, un pays qu’on présente comme l’un des plus hospitaliers de l’Afrique, et je sais ce que subissent les étrangers. Ce qui se dit sur les médias est différent de ce qui se fait dans les marchés, les écoles, les églises, les mosquées… Les Africains dépensent toutes leurs énergies à critiquer les Blancs qui ne les acceptent pas, alors qu’ils n’ont pas encore appris à s’accepter entre eux. Les Equato-guinéens passent tout leur temps à expulser leurs voisins Camerounais, la Lybie s’époumone à renvoyer les subsahariens…. Des scènes d’Africains malmenant des Africains, on peut en voir dans tous les pays d’Afrique.

 

Ce livre va sûrement faire un scandale au Togo mais aussi au Mali où vous vivez. Ne craignez-vous pas des représailles ?

 

Des représailles ? Mais je ne parle ni du Togo ni du Mali ! Je parle des êtres humains ! Et n’importe quel être humain peut se retrouver dans mes personnages. L’essentiel, c’est de s’assumer.

 

Réalisée par Kodzo A. Vondoly

Pour Actu Express

 

Interview parue dans le journal togolais Actu Express N°176 du mardi 10 Janvier 2012

Par David Kpelly
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 16:32

coca.jpg

Safiatou H et moi. Rien de sérieux. Ah, Safiatou H, un petit bout de chair à mordiller dans un lit douillet pour oublier le sous-développement de l’Afrique et l’enfer pour quelques secondes. A peine deux mois de sorties les week-ends avec en post-scriptum des parties de bagatelle mal cuites mais assez chaudes pour satisfaire le chercheur d’aventures que je suis, et la généreuse avaleuse bling bling qu’elle est. Deux mois. Elle et moi, son prof de marketing. Le temps pour elle de se rendre compte que le jeune garçon coupé-décalé toujours en cols italiens, chaîne au cou, bracelets aux poignets, roulant le français comme une patate chaude dans la bouche d’un nourrisson de village, qui se la joue Casanova devant ses étudiants, n’est pas du tout le fêtard qu’il paraît être, mais un intello avorté idéaliste frustré, plus bloqué dans ses idées que les hanches d’un octogénaire célibataire. Opposés, nos mondes. Elle, fille des boîtes, des bars et des chauds. Moi, rat des bibliothèques, idéaliste héréditaire, aussi chiant que peut l’être un fils de poète qui se respecte. Elle me quitta un soir où j’essayais de la raisonner, la prier de passer plus de temps avec ses cours, d’être plus assidue à l’école, de penser un peu plus sereinement à sa vie, à son avenir. « Je ne peux pas vivre dans cet enfer où tu brûles, juste pour te faire plaisir parce que je couche avec toi. Allez, je pense que j’en ai assez de tes conseils de grand moraliste. Moi ma vie est dans les boîtes et les fêtes. Fais donc plus sonner mon numéro. Reste avec tes livres. Adieu, je ne t’ai jamais aimé, vieux campagnard.»

Merci, ma petite citadine, ma très petite profondeur. Deux mois de bénévolat dans le lit d’un célibataire allumé, il faut vraiment être aussi généreuse que toi pour l’offrir au vieux campagnard que je suis. Je ne te demandais pas plus. Les vieux campagnards n’ont jamais trop demandé aux petites citadines.

Elle décrocha son Diplôme universitaire de Technologie au bout de deux ans et quitta l’école. Noir. Le temps. Presque deux ans.

Et je me retrouvai hier, dans le hall d’un des restaurants les plus huppés de Bamako, à la même table avec elle. En face d’elle. Elle m’avait invité. Elle portait une grossesse. Une grossesse dans le ventre de cette fille. Le comble de l’incongruité !

- Hein, ma petite chauve-souris, ça fait vieux là, t’as changé, t’es maintenant une femme, et tu es enceinte, dis-moi quand t’es-tu mariée, hein, tu as finalement trouvé l’amour de ta vie, hein, tu as laissé les bars et les boîtes aux ados ?

- Tu es toujours aussi chiant qu’avant, comme les campagnards ne changent pas, tous tes livres que tu lis et écris n’arriveront pas à t’enlever ce voile que t’as sur le visage, tu es toujours aussi naïf, et c’est bizarre, tu prends du poids, regarde comme t’es moche, vous êtes terribles, vous les Togolais, quels sacrifices font-elles, vos femmes, pour vous épouser, hein, non seulement vous êtes laids mais vous êtes très pingres, hi hi hi, même votre président il ressemble à un bigorneau …  

- J’espère que tu ne m’as pas invité ici pour me goinfrer d’injures, fis-je contrarié, je suis après tout, ou j’ai été ton prof et tu…

- Euh, écoute, laisse-moi avec cette histoire de prof ou de je ne sais quoi là, votre monde-là me donne la nausée. Je t’ai fait venir ici pour un deal.

Elle s’arrêta. But deux gorgées de son Coca tout en m’observant. Passa la main sur son ventre rond que cachait presque la robe ample qu’elle portait. Je fronçai la mine. Me fis menaçant.

- Euh, écoute Safi, tu me connais très bien, tu sais que je ne ferai rien pour t’aider si tu me proposes quelque chose d’anormal et…

- La chose la plus anormale qui existe sur cette terre est de voir un jeune garçon qui n’a pas trente ans bavarder devant une foule qui ne le suit même pas, prétendant dispenser des cours. Tu vois, hein, un jeune homme professeur, c’est la chose la plus anormale qu’il existe sur terre, et comme tu l’es, eh bien, tu peux tout faire, même baiser le cul d’un cadavre en décomposition.

Enragé, je fis signe à une serveuse pour payer l’addition, la mienne, et partir, mais elle me saisit la main d’une main, et pointa l’autre sur son ventre.

- Il s’agit de ce ventre, tu suis, hein, tu vas en être l’auteur. Tu vas être l’auteur de ma grossesse. Cette grossesse va t’appartenir à toi, tu vois, hein.

La nausée ! Mon cœur, Terre et Ciel !

- Ecoute, Safi, je ne sais pas ce que tu as derrière la tête mais laisse-moi te dire que je…

- Je ne te laisserai rien me dire, vieux con, tu sais que je ne fais rien pour rien moi, y a des millions à gagner derrière ce ventre, tu bouffes et je bouffe, y a toute la fortune d’un vieux cancre de Blanc à gagner derrière ce ventre que tu vois ici, et tu es le profil parfait de celui à qui cette grossesse doit appartenir, un jeune homme instruit, plus ou moins raffiné et parlant bien français, qui peut bien parler en public, à un tribunal, devant des juges, un jeune homme convaincant et au casier judiciaire nickel, quelqu’un qu’on peut croire. Tu sais qu’à part toi je n’en ai pas dans la liste de mes pointeurs. Je ne baise qu’avec des DJ, de petits footballeurs oisifs et oiseux, des drogués… sales, mal éduqués, tatoués et percés partout. Personne ne vendra, dans un tribunal, ces gens-là plus cher qu’une musaraigne morte et…

- Je t’écoute.

- Eh bien voilà le deal. Tu vas venir chez mon mari raconter que je suis ton amante, que je l’ai toujours trompé avec toi depuis mon mariage, que la grossesse que je porte est tienne, que tu vas porter plainte… Il va, bien évidemment, s’énerver contre moi et vouloir me faire du mal. Les Blancs sont de gros idiots, ils aiment leurs femmes, même les noires, tu vois, hein, il va donc vouloir me violenter, et je vais jouer ma partition, le reste du théâtre. Mon pauvre blanc de mari sera mort. Tué par inadvertance durant une bagarre par sa frêle femme enceinte. Puis le tribunal, toi et moi. Quelques jours d’enquêtes, et des pattes graissées, et des barbes mouillées, et des langues attachées ici et là, tu connais ce pays non ? Et trois mois au plus, t’es chez toi couché sur ton lit et je viens te couvrir de billets flambant neufs de dix mille balles et de baisers, et te faire une fois de plus découvrir mon pays des merveilles, si tu veux bien sûr grignoter les restes d’un vieux Blanc poilu et ventru.

Elle me fixait, attendant ma réponse. J’étais sur le point de lui avouer que je n’avais rien compris de cette bouillabaisse de plan quand elle coupa :

- Je vois que t’es embrouillé. Tu es trop moche et villageois pour comprendre. Ça va marcher. T’as pas besoin de comprendre, joue, c’est l’essentiel.

Je poussai un soupir de rage, ou de doute. Une serveuse s’était de notre table approchée avec l’addition. Je mis la main à la poche pour régler. Elle s’empressa de tendre à la serveuse un billet de dix mille francs.

- Je t’offre la bouteille de Coca en plus de la grossesse. Me dis pas que c’est pas kiffant, hein, tu vas me régler quand t’auras les millions du Blanc défunt. Ah oui, j’oubliais, rassure-toi, le bébé il viendra pas au monde, il mourra quelques jours après la mort de son père. Ni vu ni connu. Allez, on se phone le soir, je cours à la maison, je dois faire à manger à mon bien-aimé Blanc de mari qui va bientôt mourir en me frappant, et ton bébé dans mon ventre veut faire dodo, mon cher Dave.   

 

 

Par David Kpelly
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 11:31

 

 

KPELLY

 

Interview de David Kpelly sur son nouveau livre, Apocalypse des bouchers

Il est jeune, talentueux et passionné d'écriture. David Yao Kpelly, l’écrivain-blogueur à la plume acerbe, très connu sur Mondoblog RFI. Dans un entretien à Terenga Vision Medias (www.thiesvision.com), le jeune écrivain parle de son nouveau livre polémique, sa passion pour l'écriture, son sens de l'humour, en passant par les successions Père-fils en Afrique, les similitudes et différences entre Faure Gnassingbé au Togo et Karim Wade au Sénégal, la place de l'Afrique dans le concert des nations…  

TVM: Présentez-vous aux lecteurs et internautes de TVM

 David Kpelly : Merci de l’opportunité que vous m’accordez de partager certaines de mes visions avec vos lecteurs. Je suis Yao Mawuenya David Kpelly, togolais de 28 ans vivant depuis quatre ans au Mali. J’enseigne depuis trois ans le Marketing et la Communication à l’Institut de Management et de Technologies du Mali. Je suis auteur de trois recueils de nouvelles parus en 2009 aux Editions Edilivre à Paris (France). Je suis également blogueur pour la Radio France internationale, RFI, sur la plateforme Mondoblog depuis 2010.
TVM: Parlez-nous de votre nouvel ouvrage, Apocalypse des bouchers, qui sort dans quelques jours. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ces nouvelles ?
David Kpelly : Mon livre Apocalypse des bouchers parle, tout comme mes trois premiers livres, de l’Afrique. Une Afrique toujours plongée dans un malaise indescriptible généralement dû à une situation sociopolitique très instable, des relations louches avec le reste du monde, l’Occident en l’occurrence, une histoire tronquée, et aussi des coutumes et traditions qui peinent à tenir debout de nos jours. Le livre est subdivisé en deux parties : une première partie intitulée « Contes et légendes de ma boucherie », où il est question du quotidien des habitants d’un petit pays imaginaire de l’Afrique occidentale dirigé par un fils ayant remplacé, à la suite d’une élection frauduleuse et entachée de violences, son père dictateur d’une quarantaine d’années, et une deuxième partie intitulée « Contes et légendes des bords du fleuve Niger » qui décrit le chaos d’un pays africain à majorité musulmane écartelé entre la religion, les coutumes et traditions, la politique, la xénophobie… C’est le regard de jeunes Africains sur leur continent vilipendé et qui n’arrive pas à lever la tête.

J’écris sur l’Afrique et son quotidien meublé de problèmes, de déceptions, d’échecs, de soupirs, de larmes parce que je partage la conception selon laquelle un écrivain est un observateur de son époque. Les écrivains de la Négritude ont écrit sur la colonisation et la déchirante rencontre entre les cultures africaine et occidentale. C’était leur époque. Aujourd’hui, même si cette rencontre engendre toujours une flopée de conflits, je ne pense pas que ce soit la majeure caractéristique de l’Afrique de mon époque. L’Afrique que je connais, que j’ai toujours connue, est celle-là qui hésite toujours entre un passé mythique et un présent raté, et qui observe l’avenir sans grand espoir. Une Afrique naufragée dont le premier responsable est elle-même.

TVM: Pouvez-vous nous expliquer le titre qui fait si peur ?

David Kpelly : Apocalypse des bouchers est le titre de l’une des nouvelles du recueil. Dans la Bible, le livre de l’Apocalypse décrit la fin du monde. Une fin tragique pour les méchants hommes. Les méchants hommes dont les bouchers, ces hommes sanguinaires qui, aveuglés par leurs vils intérêts particuliers et d’autres raisons obscures, ne peuvent vivre sans le sang de leurs concitoyens auxquels ils se sont imposés, dans la plupart des cas de manière violente et frauduleuse, comme dirigeants. Le boucher, au sens figuré, désigne un homme sanguinaire. Et dans la nouvelle qui porte ce titre, je décris la fin très tragique d’un homme sanguinaire, un félin, un tueur de la République, qui a fondé son ascension sociale sur le meurtre. Des lecteurs de mon pays, le Togo, et d’autres pays qui lui ressemblent sur le plan politique, y trouveront le parcours d’un ou plusieurs hommes politiques de leurs pays, ces hommes qui volent, violent, mutilent, emprisonnent, tuent chaque jour ou pour garder leurs postes non mérités, ou pour graver des échelons sur l’échelle sociale de leur pays. Le boucher de ma nouvelle se nomme Kouakou Tohossou, ayant assassiné sa mère, son père, son patron, sa femme, ses profs… pour finalement faire la rencontre de feu dictateur Baobab Senior alias Etienno I, une rencontre qui changera sa vie, le fera tour à tour musicien du président-dictateur, ambassadeur, ministre de la Communication, conseiller à la Présidence… Mais il mourra finalement très vil, humilié, profané, dans une totale indignité.

TVM: Il est aussi question dans votre livre de succession Père-fils que vous appelez dans le livre « Le de-père-en-fils ». Les successions père-fils en Afrique : similitudes et différences entre Faure Gnassingbé au Togo et Karim Wade au Sénégal.
David Kpelly: Cette forme de succession est une honte, une très grande honte pour l’Afrique, une tache qui souille notre histoire déjà pas propre. Ne nous méprenons point, ce n’est pas parce qu’on est le fils d’un Président qu’on ne peut devenir Président. Un fils de Président est un citoyen avec les mêmes droits et devoirs que ses concitoyens. Mais c’est la manière dont ceux-là que j’appelle dans mon livre « les fils à papa » accèdent au fauteuil présidentiel dans nos Républiques qui n’est pas saine. Le cas de Faure Gnassingbé est très dégoûtant. Les Togolais se sont levés un beau matin, pour apprendre la mort de leur cauchemar, le dictateur quarantenaire Eyadema. Le temps de pousser un ouf de soulagement, les hideux militaires imposent son fils, Faure Gnassingbé, presque inconnu sur la scène politique togolaise. Sous la pression du peuple qui ne voulait pas du petit héritier, on organise une mascarade d’élections où des centaines de Togolais sont tués, des milliers mutilés, et d’autres envoyés en exil dans des conditions déplorables. Il n’y a rien de plus hideux, de plus insultant pour un peuple aussi civilisé que celui du Togo que d’avoir un dirigeant dont il ne veut pas, et de surcroît qui fait preuve, depuis maintenant six ans, d’une lâcheté et incompétence sans nom.
Quant aux Wade, il faut le dire, malgré toutes les matoiseries dont fait preuve Abdoulaye Wade pour imposer son fils, la tâche lui sera très difficile, et presque impossible. Le Sénégal et le Togo n’ont pas les mêmes passés politiques. Le Togo a connu trente-huit ans de dictature avec Eyadema arrivé au pouvoir par un coup d’Etat, une dictature appuyée par une armée tellement horrible qu’on se demande des fois si ce sont des êtres humains qui la composent. Le Sénégal jouit d’une histoire plus démocratique, depuis le président Senghor, et est d’ailleurs, ou était considéré comme vitrine de la démocratie en Afrique occidentale. Wade est arrivé au pouvoir par un vote démocratique en 2000, et il doit laisser les Sénégalais choisir démocratiquement son successeur. Et les Sénégalais ont déjà à plusieurs reprises montré qu’ils ne veulent pas de Karim Wade. Je ne sais sincèrement pas par quelle magie Wade arrivera à faire tomber le Sénégal aussi bas que le Togo et le Gabon.

TVM: Dans votre livre, vous parlez aussi de l’immigration de jeunes Africains vers d’autres pays d’Afrique. Vous en êtes un. Comment êtes-vous accueilli au Mali, votre seconde patrie ?

David Kpelly : Je vis très bien au Mali. Le peuple malien est un peuple très accueillant. L’hospitalité malienne est d’ailleurs légendaire. Tout n’est pas rose, bien sûr, il y a toujours des xénophobes prêts à brandir partout le spectre de la division. Mais je ne me plains pas trop, même si je rêve tous les jours de retourner chez moi. Cet adage de chez moi le dit si bien : « Un pays étranger même magnifique ne peut jamais être comparé à la terre natale. »

TVM: David Kpelly est-il un réfugié politique ?

David Kpelly : Non, je suis au Mali pour des raisons professionnelles. Je retourne au Togo quand je veux. Personne, mais alors personne, ne peut m’exclure du Togo. Il va falloir d’abord me prouver que je ne suis plus togolais. Mon exil est volontaire.
TVM: L’humour occupe une très grande place dans votre livre et d’ailleurs dans la plupart de vos articles. D’où tenez-vous votre sens de l’humour ?
David Kpelly : (Rires). Je le tiens de mon peuple, le peuple éwé, du sud du Togo, du Benin et du Ghana, connu pour son sens de l’humour, de la dérision et de l’autodérision. L’humour me permet d’atténuer ma révolte et ma rage intérieure, quand j’écris. Mes textes risquent d’être intenables si je ne me sers pas de l’humour.

TVM: Avez-vous des sujets tabous ? Peut-on rire de tout, avec tout le monde ?
David Kpelly : Nous rions de tout chez nous. J’ai surpris à Lomé, en 2005, quelques jours après la sanglante intronisation de Faure Gnassingbé, un groupe de jeunes riant de la manière dont nos brutes de militaires, policiers et gendarmes faisaient irruption dans les maisons pour massacrer les opposants de la dictature. D’ailleurs dans mon livre mes personnages rient de tout, même de leur jeune Président Baobab Junior Le Fort et des infidélités de ses multiples copines, des ébats amoureux de feu son dictateur de père Baobab Senior Etienno I avec les petites filles…

TVM: Vos débuts dans l’écriture, d’où vous vient cette folle envie d’écrire ?
David Kpelly : J’ai commencé à écrire dès mes bas âges, l’école primaire. Je faisais de la poésie. J’ai terminé mon premier roman à seize ans, au lycée. Mon père, qui était professeur de lettres et poète inédit, m’y avait beaucoup encouragé. Il me faisait lire des livres et des livres. Il voulait faire de moi l’écrivain qu’il a voulu être, mais qu’il n’a jamais pu être. L’écriture, c’est moi. Je ne peux pas vivre sans écrire.
TVM: Parlez-nous de vos références littéraires.

David Kpelly : Ce sera long, très long. J’en ai tellement ! Victor Hugo (Notre-Dame de Paris fait partie de mes livres de chevet), Rimbaud (toujours), Lamartine, Baudelaire, Flaubert, Zola, Gide, Maupassant, Céline, Gabriel Garcia Marquez, David Foenkinos… Et en littérature africaine : Mongo Béti, Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou (bien sûr) et les autres écrivains de la nouvelle génération africaine dont les Togolais Kangni Alem et Sami Tchak.

TVM: Vous êtes écrivain et jeune blogueur, quel regard portez-vous sur la blogosphère africaine ?

David Kpelly : Le blog devient au jour le jour un moyen pour le jeune Africain, privé de parole, de s’exprimer, même si certains blogs peinent toujours à se démarquer du contenu trop journalistique et deviennent de ce fait fades et sans intérêt, comme on n’y voit aucune différence avec un site d’informations.

TVM: Le dernier mot, un conseil aux jeunes écrivains, ou à votre ami Faure Gnassingbé.
David Kpelly : (Rires). Faure Gnassingbé n’est pas mon ami, pas non plus mon ennemi. Il est un concitoyen, un frère à tous les Togolais. Mais un frère en situation irrégulière, un frère qui joue avec l’avenir de ses frères, un frère qui ne veut pas écouter les plaintes de ses frères, et qui au jour le jour gagne leur haine et mépris. Les Togolais sont prêts à lui pardonner s’il leur redonne leur Togo que son boucher de père a confisqué et pillé durant trente-huit ans, et qu’il continue aussi de massacrer pour ses propres petits intérêts d’enfant gâté.

Aux jeunes écrivains du Togo et d’ailleurs, je dis simplement courage, beaucoup de courage. Je ne leur demande pas de faire une littérature militante sans beauté aucune, mais il faut qu’ils mettent leur plume au service de leurs nations. Nous l’avons remarqué dans l’immense œuvre de Victor Hugo, l’un des plus grands auteurs de tous les temps, l’art doit instruire et plaire, et le roman doit presque toujours être au service du débat d’idées.

 

Propos recueillis par Momar Mbaye (correspondant aux Dernières Nouvelles d’Alsace)

Pour Terenga Vision Medias, TVM (www.thiesvision.com)

 

Par David Kpelly
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 27 juillet 2011 3 27 /07 /Juil /2011 14:54

  mariage

 

La femme du pasteur… et du fou

Terre et Ciel ! Comment le dire, le conter, le chanter, pour qu’on ne me traite pas de menteur ? Nos histoires, celles de chez-nous là-bas au Togo, sont aussi cocasses les unes que les autres, aussi cocasses que l’histoire même du pays, aussi cocasses que ses dirigeants, aussi cocasses que son Président, aussi cocasses que ses opposants, aussi cocasses que ses élections, aussi cocasses que ses participations à la Coupe du monde de foot, aussi cocasses que ses pasteurs, aussi cocasses que ses fous… Cocasserie des cocasseries, tout est cocasserie au Togo. Donc, de fous et de pasteurs cocasses du Togo cocasse, parlons.

Tout commença un matin de décembre, à quelques jours de Noël, dans mon village natal situé à une vingtaine de kilomètres de Lomé, la capitale du Togo. J’avais neuf ou dix ans. Le fou le plus connu de notre village, qui dormait dans le cimetière du village, et que l’on avait surnommé Béniglan Xévi (Oiseau de Cimetière), se leva ce matin, se dirigea en courant vers une maison, sauta sur une jeune femme en lui criant « Prépare-toi car tu dois partir ». Sous les yeux stupéfaits de toute la maison qui le fixait car n’ayant rien compris de cette phrase sans sens, l’Oiseau de Cimetière tourna le pas et retourna chez lui, au cimetière. Quelques minutes plus tard, sans souffrir du moindre mal, la jeune femme qu’avait apostrophée le fou fit une crise et défunta sur-le-champ.

Et cet acte, que tout le monde avait pris pour un coup isolé - qui n’arrête pas le combat selon mon vieux père Eyadema - devint une habitude, une coutume pour notre fameux fou. Il se lève le matin, va dans une maison en courant, se jette sur quelqu’un et lui dit, des fois même en riant, Prépare-toi car tu dois partir. Et, le même jour, sans souffrir d’aucun mal, la personne prévenue trépassait ! Au début, on avait cru que ce fou bizarre agissait en complicité avec le féticheur du village Gonti Gonti alias Sakplatoké. Le chef ordonna le bannissement du village de notre féticheur. Mais rien n’y fit. Il convoqua le fou et le supplia à genoux d’arrêter de foutre ce black bazar dans le village mais ce dernier lui fit savoir que c’était la mort en personne qui le chargeait de délivrer ses messages à ses victimes. On alla au Bénin consulter ses plus grands féticheurs pour contrer les messages du fou. Rien. Certaines personnes, dont le chef du village, avaient interdit au fou d’approcher leur maison, croyant éviter les messages de la mort, mais notre fou s’acheta un téléphone portable de marque Nokia avec caméra et appelait les victimes de la mort dont personne ne savait comment il s’arrangeait pour avoir les numéros de téléphone. Quelques personnes prévenues essayaient de fuir le village, mais cela ne changeait rien à leur sort. On se résigna.

Ce fut un jeudi matin, trois mois après le début des sombres révélations du fou, que le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. Le pasteur Samuel Fils de Jésus dirigeait dans le village l’une de ces églises qui, comme des champignons, poussent n’importe comment au Togo, grandissent en un temps record, et dont les grandes préoccupations des pasteurs sont de dénigrer les églises catholique et protestante qu’ils accusent d’assemblées d’animistes, d’églises mortes, de bals des fils de la chair et du péché… et qui dopent de mensonges leurs fidèles, leur assurant qu’avec leur foi, rien qu’avec leur foi, ils peuvent non seulement déplacer des montagnes, mais aussi ouvrir et fermer les portes du paradis à qui ils veulent… Et devant les sombres révélations du fou messager de la mort, le pasteur Samuel Fils de Jésus avait donné son avis, les villageois se faisaient tuer par ce sale fou parce qu’ils n’avaient pas la foi, la vraie foi, que le fou ne pouvait même pas oser l’approcher, il allait le consumer sur-le-champ avec les flammes du Saint-Esprit.  

Ce matin de jeudi, donc, le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. C’était le fou devin qui lui transmettait le message de la mort. Elle allait mourir avant midi. La femme se mit à sangloter amèrement, s’arrachant les cheveux, malgré les consolations de son mari qui lui assurait qu’elle n’allait pas mourir, qu’elle serait la première exception, qu’il était prêt à parler directement avec Dieu Mawu Lui-même sans passer par Jésus… Quelques minutes plus tard, le téléphone de la femme sonna de nouveau et le fou lui demanda de le rejoindre chez lui, au cimetière. La femme y fila malgré les contestations de son mari. Elle retourna après deux heures à la maison et commença à faire ses bagages, faisant savoir à son mari qu’elle allait désormais devenir la femme du fou et partir vivre avec ce dernier au cimetière car c’était la seule solution pour ne pas mourir. Le pasteur, tout en caressant sa soutane, demanda à sa femme d’oublier toute cette histoire de ce sale fou animiste, et placer Dieu au-dessus de tout, que seul Dieu pouvait vaincre les attaques de la mort… mais la femme, en souriant, lui fit savoir que si Dieu était capable de vaincre la mort, Il aurait empêché celle de Son propre fils qu’Il avait laissé une poignée de Juifs sans lois tuer comme un poulet, comme quoi, la charité bien ordonnée commence par soi-même. Elle ramassa ses affaires, et sous le regard étonné de tout le village qui ne comprenait rien, alla les déposer au cimetière, le domicile de son nouveau fiancé, le fou.

La femme du pasteur Samuel Fils de Jésus était la femme la plus élégante, belle et orgueilleuse du village. Aux femmes villageoises qui lui faisaient le ménage du matin au soir, elle faisait savoir qu’elle ne savait pas comment elles faisaient pour coucher avec ces villageois sales comme les molaires d’une vieille femme, que même voir les hommes du village lui donnait la nausée. Et dire que cette femme était partie vivre, au cimetière, avec l’homme le plus répugnant du village !

Le pasteur Samuel Fils de Jésus passa toute la nuit en jeûne et prière et sortit, fatigué, de sa chambre le matin pour buter sur le fou qui l’attendait devant sa porte. Pasteur, je suis venu t’informer que tu célébreras dimanche prochain mon mariage avec ma femme et… Le pasteur ne le laissa pas terminer cette abomination, Que le feu du Saint-Esprit te consume jusqu’à tes os ce matin, fou répugnant et maudit. Tu ne m’arracheras jamais ma femme. Toi et tes esprits maléfiques serez jetés dans la géhenne jusqu’au jour du Jugement. Car il est écrit dans le livre des Psaumes que celui qui est assis… Le fou, tournant le pas, lui demanda d’aller faire éditer ce long roman qu’il était en train de lui lire dans l’une des maisons d’édition du pays. Rendez-vous le dimanche pour son mariage. Le pasteur s’enferma de nouveau et commença à prier quand son téléphone sonna. Il reconnut la voix du fou, son sombre rival, qui lui transmettait le message de la mort. Il allait mourir avant le soir. Le pasteur quitta sa chambre, alla s’agenouiller sur l’autel dans son église, continuant de prier. Autour de quinze heures, le religieux, toujours sur l’autel à genoux, commença à sentir de violents maux de tête et de ventre. Son corps commença à trembler et du sang lui coulait des narines. Il fit un effort pour s’allonger sur le plancher et commença à hurler… comme un agonisant. Pasteur, es-tu prêt à célébrer mon mariage ? Le pasteur mourant reconnut la voix du fou et lui cria avec ses ultimes efforts, Il est écrit dans l’Evangile que tu… Le fou tourna le pas et se dirigeait vers la porte du temple quand il entendit un léger oui derrière lui. Il retourna chez le pasteur et lui reposa la question. Ce dernier, presque mort, lui répondit par l’affirmative. Il acceptait de célébrer le mariage du fou avec sa femme. Miracle, Samuel Fils de Jésus, qui était presque mort, se leva sur-le-champ, guéri. Tu as intérêt à respecter ton engagement car même si tu me fuis pour te réfugier au paradis, à l’intérieur de la barbe de Dieu, je t’aurai, avertit le fou.

Il fallait voir l’église du village le dimanche ! Le fou, qui avait refusé la veste de marié que lui avaient offerte quelques villageois cherchant sa clémence, était, comme toujours, vêtu de ses haillons, et la femme du pasteur d’une longue robe blanche sous les yeux de son ex-mari chargé de célébrer le mariage. Ce fut quand les mariés avaient fini de dire leur oui, le grand oui, que le pasteur leur avait demandé de se donner un baiser, le baiser, que ce fou répugnant allongeait sa bouche pourrie vers celle de l’ex-femme du pasteur Samuel Fils de Jésus, que je sursautai sous les hurlements de mon téléphone portable qui me réveillait. Six heures et demi sur Bamako. Je rêvais.

Par David Kpelly
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Mon blog sur Mondoblog

Derniers Commentaires

En librairie

 couerture-site.png


 

Fratricide.jpg

 

 

Gigolo-COUV.png


APO-FACE.JPG

Les lettres togolaises

Alem.jpg

                      Kangni Alem 

 

 

Tchak-copie-1.jpg

                       Sami Tchak

 

 

Kossi-Efoui.jpg

                           Kossi Efoui

 

 

Edem-copie-1.jpg

                      Edem Awumey

 

 

ananissoh.jpg

                      Théo Ananissoh 

Recherche

Référence

ulike.PNG

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés