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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 19:28

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J’ai découvert, le samedi passé, une partie de moi que j’ai ignorée jusqu’ici, ou que je n’ai jamais voulu voir en face. J’étais invité par un groupe d’étudiants togolais à Bamako pour discuter de la littérature togolaise. J’ai choisi deux ouvrages des auteurs togolais dont je me sens le plus proche sur le plan du style, Un Rêve d’Albatros de Kangni Alem, et Filles de Mexico de Sami Tchak. Il y avait une vingtaine d’étudiants de différentes filières, tous de la vingtaine et de la trentaine. Après plus de trois heures de discussions sur ces ouvrages, leurs auteurs, la littérature togolaise et ses défis, et mon dernier ouvrage Apocalypse des bouchers, nous levâmes la séance en fixant un prochain rendez-vous sur le mois prochain.

J’étais en discussion avec trois ou quatre membres du groupe sur les auteurs à étudier à la prochaine séance quand un jeune homme de la trentaine s’approcha et voulut me parler. Je me tournai vers lui. Il me demanda si j’étais vraiment de Tsévié, comme le mentionnait ma biographie, parce que les « Kpelly » qu’il connaît sont de Mission-Tové, une localité située à une vingtaine de kilomètres de Tsévié. Je lui fis savoir que je suis de Mission-Tové, j’y ai d’ailleurs passé toute mon enfance et mon adolescence jusqu’à l’obtention de mon Brevet d’études du premier cycle, que j’étais simplement né à Tsévié où travaillait mon père. Il m’informa qu’il était aussi de Mission-Tové, et me demanda si j’avais un lien de parenté avec le chef traditionnel de Mission-Tové, Togbui Kpelly Mawulom III. En riant, je lui fis savoir que c’était mon grand-père. Nous avions commencé à parler l’éwé. Il me parla de son père qui avait dû fuir le village en 2003, livré aux policiers, suite aux dernières élections présidentielles qu’Eyadema avait magouillées avant de mourir. Un frisson me parcourut quand il me donna le nom de son père. Je le connais, son père, je connais son histoire, sa tragédie. J’étais en face du fils de l’une des plus grandes victimes de mon grand-père.

2003. Comme la majorité des Togolais, les populations de Mission-Tové, opposants jurés d’Eyadema, avaient décidé d’en finir avec le dictateur à travers les urnes. C’était le palmier ou rien. Aucune fraude du parti au pouvoir n’allait passer. Le matin du vote, la rumeur circula et gagna tout le village qu’avant l’ouverture des bureaux, les rares partisans d’Eyadema, en complicité avec leur maestro mon grand-père, le chef du village, avaient bourré des urnes. Des jeunes, déterminés, s’organisèrent, se ruèrent dans les bureaux de vote en défiant les forces de sécurité présentes, sortirent les urnes bourrées et les brisèrent. Débandade. Les forces de sécurité présentes, dépassées, maîtrisées, appelèrent du renfort depuis le camp d’intervention rapide d’Agoé à une vingtaine de kilomètres de Mission-Tové. Les brutes arrivèrent quelques minutes après, à l’heure comme toujours quand il faut massacrer des civils. Affrontements. Les policiers tirèrent à balles réelles et un jeune homme du village en reçut une dans l’os du bras. Mon grand-père, disaient les villageois, indexa les responsables de l’opposition dont le principal était le père de mon interlocuteur. Il fut arrêté, lié, frappé à mort et abandonné évanoui. Il dût, sur-le-champ, fuir le village avec sa famille. 

Embrouillé, je lui demandai comment se portait son père. Bien, mais il ne s’est pas remis, ni physiquement, ni moralement, me répondit-il. Ayant remarqué mon embarras, comme j’avais perdu l’enthousiasme avec laquelle je lui parlais avant, il me demanda d’oublier cette histoire, je n’y étais pour rien, je ne devais pas être responsabilisé pour des barbaries commises par mon grand-père.

Belle philosophie, celle du pardon. Mais je ne sais pas, même si j’oublie la tragédie de cet homme, comment j’oublierai désormais que je suis le petit-fils d’un bourreau. Mon grand-père. On le disait à l’époque l’un des chefs traditionnels les plus instruits, cultivés et éloquents du Togo. Opposant à l’époque de la conférence nationale souveraine, il avait, racontait-on au village, fait un discours virulent qui avait mis Eyadema et ses partisans sur les nerfs. On lança des tueurs à ses trousses et il dut fuir. J’étais trop jeune à l’époque pour comprendre ces choses, mais je me rappelle que son trône avait passé quelques jours dans la chambre de mon père qui ne vivait pas au palais royal.

Métamorphose, on retrouva, quelques années après, le farouche opposant devenu un fervent disciple d’Eyadema, avec tout ce que cela implique comme intimidations, menaces, coups bas, brutalités… contre les villageois. Beaucoup de chrétiens protestants de Mission-Tové ont encore en mémoire la scène loufoque qu’il avait un dimanche offerte, en 2003 ou 2004, quand il se présenta sur l’autel de l’église, prétextant faire des actions de grâce pour remercier Dieu, et se fondit dans une campagne de dénigrement contre Gilchrist Olympio, le chef de l’opposition de l’époque, sous les yeux ébahis du pasteur qui ne pouvait pas risquer de l’arrêter, pour ne pas être obligé de quitter le village avant la nuit. Notre nom est, au fil des ans, devenu aux gens de Mission-Tové ce que le nom Gnassingbé est aux Togolais, un cauchemar.

Je ne sais, moi petit-fils de bourreau, combien de victimes de mon grand-père je serai encore contraint d’affronter, combien mes fils affronteront au détour d’une rue, dans un bar, dans une église, dans un marché… Le chantier de la réconciliation au Togo est vaste, très vaste, ce n’est pas une creuse commission Vérité-Justice-Réconciliation, ni un pardon volatil lancé par Faure Gnassingbé entre deux tortures qui réconcilieront les Togolais. Dieu seul sait combien d’années il faudra pour l’achever, ce chantier, surtout que les bourreaux, toujours en liberté, toujours aux commandes, continuent de faire de nouvelles victimes tous les jours, ayant même oublié tous les crimes qu’il ont dans le passé commis.

Triste, cette manière dont s’écrit notre histoire. Demain, certains noms, au Togo, comme le mien qui commence subitement à me peser aujourd’hui, pèseront très lourd pour les fils et petits-fils qui les porteront.

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