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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 14:54

 mariage

 

La femme du pasteur… et du fou

Terre et Ciel ! Comment le dire, le conter, le chanter, pour qu’on ne me traite pas de menteur ? Nos histoires, celles de chez-nous là-bas au Togo, sont aussi cocasses les unes que les autres, aussi cocasses que l’histoire même du pays, aussi cocasses que ses dirigeants, aussi cocasses que son Président, aussi cocasses que ses opposants, aussi cocasses que ses élections, aussi cocasses que ses participations à la Coupe du monde de foot, aussi cocasses que ses pasteurs, aussi cocasses que ses fous… Cocasserie des cocasseries, tout est cocasserie au Togo. Donc, de fous et de pasteurs cocasses du Togo cocasse, parlons.

Tout commença un matin de décembre, à quelques jours de Noël, dans mon village natal situé à une vingtaine de kilomètres de Lomé, la capitale du Togo. J’avais neuf ou dix ans. Le fou le plus connu de notre village, qui dormait dans le cimetière du village, et que l’on avait surnommé Béniglan Xévi (Oiseau de Cimetière), se leva ce matin, se dirigea en courant vers une maison, sauta sur une jeune femme en lui criant « Prépare-toi car tu dois partir ». Sous les yeux stupéfaits de toute la maison qui le fixait car n’ayant rien compris de cette phrase sans sens, l’Oiseau de Cimetière tourna le pas et retourna chez lui, au cimetière. Quelques minutes plus tard, sans souffrir du moindre mal, la jeune femme qu’avait apostrophée le fou fit une crise et défunta sur-le-champ.

Et cet acte, que tout le monde avait pris pour un coup isolé - qui n’arrête pas le combat selon mon vieux père Eyadema - devint une habitude, une coutume pour notre fameux fou. Il se lève le matin, va dans une maison en courant, se jette sur quelqu’un et lui dit, des fois même en riant, Prépare-toi car tu dois partir. Et, le même jour, sans souffrir d’aucun mal, la personne prévenue trépassait ! Au début, on avait cru que ce fou bizarre agissait en complicité avec le féticheur du village Gonti Gonti alias Sakplatoké. Le chef ordonna le bannissement du village de notre féticheur. Mais rien n’y fit. Il convoqua le fou et le supplia à genoux d’arrêter de foutre ce black bazar dans le village mais ce dernier lui fit savoir que c’était la mort en personne qui le chargeait de délivrer ses messages à ses victimes. On alla au Bénin consulter ses plus grands féticheurs pour contrer les messages du fou. Rien. Certaines personnes, dont le chef du village, avaient interdit au fou d’approcher leur maison, croyant éviter les messages de la mort, mais notre fou s’acheta un téléphone portable de marque Nokia avec caméra et appelait les victimes de la mort dont personne ne savait comment il s’arrangeait pour avoir les numéros de téléphone. Quelques personnes prévenues essayaient de fuir le village, mais cela ne changeait rien à leur sort. On se résigna.

Ce fut un jeudi matin, trois mois après le début des sombres révélations du fou, que le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. Le pasteur Samuel Fils de Jésus dirigeait dans le village l’une de ces églises qui, comme des champignons, poussent n’importe comment au Togo, grandissent en un temps record, et dont les grandes préoccupations des pasteurs sont de dénigrer les églises catholique et protestante qu’ils accusent d’assemblées d’animistes, d’églises mortes, de bals des fils de la chair et du péché… et qui dopent de mensonges leurs fidèles, leur assurant qu’avec leur foi, rien qu’avec leur foi, ils peuvent non seulement déplacer des montagnes, mais aussi ouvrir et fermer les portes du paradis à qui ils veulent… Et devant les sombres révélations du fou messager de la mort, le pasteur Samuel Fils de Jésus avait donné son avis, les villageois se faisaient tuer par ce sale fou parce qu’ils n’avaient pas la foi, la vraie foi, que le fou ne pouvait même pas oser l’approcher, il allait le consumer sur-le-champ avec les flammes du Saint-Esprit.  

Ce matin de jeudi, donc, le téléphone portable de la femme du pasteur Samuel Fils de Jésus sonna. C’était le fou devin qui lui transmettait le message de la mort. Elle allait mourir avant midi. La femme se mit à sangloter amèrement, s’arrachant les cheveux, malgré les consolations de son mari qui lui assurait qu’elle n’allait pas mourir, qu’elle serait la première exception, qu’il était prêt à parler directement avec Dieu Mawu Lui-même sans passer par Jésus… Quelques minutes plus tard, le téléphone de la femme sonna de nouveau et le fou lui demanda de le rejoindre chez lui, au cimetière. La femme y fila malgré les contestations de son mari. Elle retourna après deux heures à la maison et commença à faire ses bagages, faisant savoir à son mari qu’elle allait désormais devenir la femme du fou et partir vivre avec ce dernier au cimetière car c’était la seule solution pour ne pas mourir. Le pasteur, tout en caressant sa soutane, demanda à sa femme d’oublier toute cette histoire de ce sale fou animiste, et placer Dieu au-dessus de tout, que seul Dieu pouvait vaincre les attaques de la mort… mais la femme, en souriant, lui fit savoir que si Dieu était capable de vaincre la mort, Il aurait empêché celle de Son propre fils qu’Il avait laissé une poignée de Juifs sans lois tuer comme un poulet, comme quoi, la charité bien ordonnée commence par soi-même. Elle ramassa ses affaires, et sous le regard étonné de tout le village qui ne comprenait rien, alla les déposer au cimetière, le domicile de son nouveau fiancé, le fou.

La femme du pasteur Samuel Fils de Jésus était la femme la plus élégante, belle et orgueilleuse du village. Aux femmes villageoises qui lui faisaient le ménage du matin au soir, elle faisait savoir qu’elle ne savait pas comment elles faisaient pour coucher avec ces villageois sales comme les molaires d’une vieille femme, que même voir les hommes du village lui donnait la nausée. Et dire que cette femme était partie vivre, au cimetière, avec l’homme le plus répugnant du village !

Le pasteur Samuel Fils de Jésus passa toute la nuit en jeûne et prière et sortit, fatigué, de sa chambre le matin pour buter sur le fou qui l’attendait devant sa porte. Pasteur, je suis venu t’informer que tu célébreras dimanche prochain mon mariage avec ma femme et… Le pasteur ne le laissa pas terminer cette abomination, Que le feu du Saint-Esprit te consume jusqu’à tes os ce matin, fou répugnant et maudit. Tu ne m’arracheras jamais ma femme. Toi et tes esprits maléfiques serez jetés dans la géhenne jusqu’au jour du Jugement. Car il est écrit dans le livre des Psaumes que celui qui est assis… Le fou, tournant le pas, lui demanda d’aller faire éditer ce long roman qu’il était en train de lui lire dans l’une des maisons d’édition du pays. Rendez-vous le dimanche pour son mariage. Le pasteur s’enferma de nouveau et commença à prier quand son téléphone sonna. Il reconnut la voix du fou, son sombre rival, qui lui transmettait le message de la mort. Il allait mourir avant le soir. Le pasteur quitta sa chambre, alla s’agenouiller sur l’autel dans son église, continuant de prier. Autour de quinze heures, le religieux, toujours sur l’autel à genoux, commença à sentir de violents maux de tête et de ventre. Son corps commença à trembler et du sang lui coulait des narines. Il fit un effort pour s’allonger sur le plancher et commença à hurler… comme un agonisant. Pasteur, es-tu prêt à célébrer mon mariage ? Le pasteur mourant reconnut la voix du fou et lui cria avec ses ultimes efforts, Il est écrit dans l’Evangile que tu… Le fou tourna le pas et se dirigeait vers la porte du temple quand il entendit un léger oui derrière lui. Il retourna chez le pasteur et lui reposa la question. Ce dernier, presque mort, lui répondit par l’affirmative. Il acceptait de célébrer le mariage du fou avec sa femme. Miracle, Samuel Fils de Jésus, qui était presque mort, se leva sur-le-champ, guéri. Tu as intérêt à respecter ton engagement car même si tu me fuis pour te réfugier au paradis, à l’intérieur de la barbe de Dieu, je t’aurai, avertit le fou.

Il fallait voir l’église du village le dimanche ! Le fou, qui avait refusé la veste de marié que lui avaient offerte quelques villageois cherchant sa clémence, était, comme toujours, vêtu de ses haillons, et la femme du pasteur d’une longue robe blanche sous les yeux de son ex-mari chargé de célébrer le mariage. Ce fut quand les mariés avaient fini de dire leur oui, le grand oui, que le pasteur leur avait demandé de se donner un baiser, le baiser, que ce fou répugnant allongeait sa bouche pourrie vers celle de l’ex-femme du pasteur Samuel Fils de Jésus, que je sursautai sous les hurlements de mon téléphone portable qui me réveillait. Six heures et demi sur Bamako. Je rêvais.

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David Kpelly David Kpelly
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