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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 20:25

 

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(…) C’est connu ici, tu le sais bien, cousin, les enterrements des chrétiens ont toujours été une très grande fête, rassemblant dix fois plus de foule que les cérémonies de sortie de bébés, les mariages et les cérémonies de libération. L’évènement attire beaucoup de foule, parce que, que veux-tu, hein, cousin, faut pas faire, c’est pas parce qu’on porte un sac de poudre à canon qu’on ne peut pas allumer sa pipe.

Donc, pour se distraire, tout le monde a jugé bon de repérer, chaque samedi, les coins où il y a un défunt chrétien à enterrer, où entre deux morceaux gospels, on voit de belles filles et de beaux et élégants gars, membres ou non de la famille éplorée, s’embrasser et s’enlacer sous les yeux fermés du défunt couché dans son cercueil les deux mains sur la poitrine, habillé tout en blanc, et sous les yeux ouverts du pasteur lisant quelques versets de l’Apocalypse, des pleureuses, formées pour la circonstance, et payées avec quelques billets de banque, verser des centaines de centimètres cubes de larmes, en tournant comme des boules leurs paires de fesses, tombant dans la poussière et se relevant, alors qu’elles ne connaissent même pas le défunt. Et des fois, faute professionnelle, il leur arrive, à ces spécialistes en pleurs aux funérailles, de crier, Oh mon frère, tu as donc décidé de me laisser seule dans la vie, Eh grand-père, donc je ne viendrai plus chez toi recevoir des conseils et poser ma tête sur tes cuisses, hein, Oh oncle, tu m’abandonnes vraiment, hein, repose quand même en paix… alors que le cadavre est une femme. On raconte même que l’une de ces pleureuses, brandissant un certificat de mariage, et une bague d’alliance, prétendait, pendant un enterrement, que le défunt était son ex-mari alors que dans le cercueil dormait, éternellement, un petit garçon de huit ans. Cousin, faut pas faire, faut les voir pleurer et se laisser tomber sur les invités ! Et les célibataires ont trouvé un bon moyen pour de temps en temps libérer leurs gourdes, parce qu’ils se chargent, pendant toute la cérémonie, de consoler ces inconsolables pleureuses professionnelles, et après, avec l’aide de quelques billets de banque…

(…) Donc, cousin, comme la cérémonie a commencé par rassembler des foules très importantes, les spécialistes du marketing en ont fait un business, très rentable. La famille éplorée clôture la maison mortuaire et l’entrée est subordonnée au payement de cinq cents francs, ou mille francs, c’est selon la demande. Et il ne reste aux membres de la famille du défunt, les heureux éplorés, que d’aller négocier avec un pasteur presbytérien ou de ces églises de rue aussi viles que le string d’une petite pute, ashao, de Décon, le quartier des mille délices de Lomé, au Togo. Les recettes se partagent entre les deux parties, selon un contrat prédéfini. Et le jour de l’enterrement, devant un public inestimable et en ébullition, que le défunt soit chrétien, musulman, animiste, bouddhiste, shintoïste, juif, païen… tout, cousin, on peut entendre le pasteur maffieux, sa bible en main, réciter, Et je vis une nouvelle terre et un nouveau ciel, et celui qui est assis sur le trône de gloire dit, Car toute chose a été faite nouvelle… !

Les autorités de Soutacountry ne tardèrent pas à être mises au parfum du succès de la nouvelle entreprise qui s’était installée dans le pays. (…) On demanda au parlement de voter sur-le-champ une loi, non pas pour abolir la pratique, mais la réglementer, la rendre légale. Les pasteurs qui avaient le monopole de ce marché – parce que certains pasteurs se sont vite illustrés comme de vrais rassembleurs de foules avec leurs animations et commentaires qui rendaient la fête de l’enterrement plus importante, devaient former un syndicat, donner une personnalité juridique à leur affaire, l’intégrer dans la zone franche, et payer des redevances fiscales à l’État. Une telle entreprise ne pouvait être gardée dans l’informel, c’était dangereux pour l’économie. Les pasteurs et les familles des défunts boudèrent cette loi, On ne peut plus rien entreprendre dans ce pays sans se heurter à vous, crapules, vous n’avez même plus honte de vous ingérer dans des affaires purement religieuses, hein, qu’est-ce que la fiscalité a à voir avec un enterrement effectué selon les lois de l’Église, Bon Dieu, allez, que ça saute, nous ne paierons rien, si vous n’êtes pas d’accord, allez enlever vos testicules pour les cuire sur de la braise, tas d’andouilles…

Pour lutter contre cette loi ruineuse, les entrepreneurs de cadavres trouvèrent un moyen efficace. Les cérémonies d’enterrement n’allaient plus avoir lieu dans la capitale, et dans les villes environnantes, mais dans un petit village reculé et isolé où l’État n’avait aucun représentant, un village situé à plus de cinq cents kilomètres au nord de la capitale, donc très loin d’elle dans ce pays qui fait à peine six cents kilomètres du Nord au Sud. On allait désormais enterrer tous les cadavres qui passaient par le nouveau business dans ce village, quel que soit leur lieu de provenance. Le chef du village ne réclamait que dix mille francs par cadavre contrairement à l’État qui réclamait une taxe qui dépassait trente pour cent des recettes. Il offrait même son palais pour servir de maison mortuaire.

Ce fut la semaine passée que les autorités fiscales s’étaient aperçu de la supercherie, et elles frappèrent fort.

En effet, un commerçant sénégalais du nom de Soumaïla perdit son fils aîné qui mourut de plaisir à la suite d’un arrêt cardiaque entre les cuisses d’une péripatéticienne de la capitale. Le commerce du Sénégalais allait très mal, et quand on lui annonça la mort de son fils, il murmura entre les dents, Allah m’a écouté. Ses frères qui lui apportèrent la nouvelle ne comprirent rien de cette phrase. Et, comme le veut leur religion, ils demandèrent à leur frère de se préparer pour aller fourrer son enfant dans le sable sur-le-champ, sans tambour ni trompette. Je ne vais pas enterrer mon fils aujourd’hui, je ne vais pas l’enterrer selon les lois de l’islam, mais je le ferai comme le font les chrétiens parce que… Ses frères qui avaient déjà trop souffert de l’avoir entendu prononcer le mot chrétien l’arrêtèrent net, Wallahi, si tu ne veux pas enterrer ton enfant comme le recommande notre religion, c’est ton problème, mais si tu veux raconter des blasphèmes, ta tête va tomber tout de suite. Ils le quittèrent en jurant contre lui. Imperturbable, Soumaïla partit voir un pasteur. Monsieur le Pasteur, mon fils vient de mourir mais je ne veux pas le faire enterrer comme un musulman parce que je viens de me rendre compte que notre religion est une mauvaise religion et le christianisme est la meilleure. Je veux donc vous faire enterrer mon fils pour qu’il aille au ciel. Le pasteur redressa sa soutane et fit le signe de croix, Pas de problème, la porte du Christ est grandement ouverte à tout le monde sans distinction. J’enterrerai donc votre fils sans problème, mais vous devez remplir certaines conditions. Vous savez qu’il faudra christianiser l’âme de votre fils pour qu’il puisse aller au paradis. Et cela demande beaucoup d’argent parce que je dois acheter plein de choses pour la cérémonie. Vous devez donc me donner deux cent mille francs. Soumaïla stupéfait se mit à genoux devant le pasteur, Wallahi, je n’ai pas tout cet argent. Diminuez et je vais payer, j’ai beaucoup d’enfants et si vous faites bien le prix, vous allez me les enterrer tous quand ils vont mourir. Le pasteur rit pendant quelques minutes en passant la main sur son ventre rempli de gris-gris achetés au marché de Ouidah au Bénin, Monsieur Musulman, je ne suis pas au marché ici pour diminuer des prix. Vous me donnez ce que je vous demande et je vous enterre votre fils. N’oubliez pas que vous gagnerez beaucoup d’argent parce qu’il y aura beaucoup d’invités qui viendront de tous les coins du pays, tout le monde apprécie mon animation, si tu ne le sais pas. Le marché fut conclu et le Sénégalais paya les deux cent mille balles rubis sur l’ongle au pasteur. Des faire-part furent envoyés partout dans le pays, invitant les chrétiens à venir assister à l’enterrement d’un jeune garçon qui avait vécu comme musulman mais qui, deux jours avant sa mort, se convertit en chrétien.

Deux semaines après, un grand cortège suivait le cercueil de ce jeune homme musulman, nommé Rachid, mort entre les cuisses d’une pute, mais qui était subitement, après sa mort et selon les manigances du pasteur, devenu un converti au christianisme, nommé Joseph. On arriva dans le village-aux-cadavres autour de vingt heures. On passa la nuit à chanter et danser gaiement autour du cercueil, attendant le jour pour attirer encore plus de foule. Appréciez la foi de ce garçon, ce jeune garçon né musulman, ce jeune garçon ayant grandi musulman, mais qui a rendu l’âme en tant qu’un fervent disciple du Christ, Alléluia ! Qu’il rentre, à tout jamais, dans la paix éternelle du Seigneur, hurlait le pasteur entre deux gorgées du café chaud qu’on lui offrait de temps en temps pour maintenir éveillés ses sens, pour bien continuer et terminer son action publicitaire. Le jour se leva sur une foule de plus de deux mille personnes ayant acheté le ticket de cinq cents francs pour rentrer dans la maison mortuaire et assister à la fête…

Cousin, ce fut au cimetière que les éléphants rentrèrent dans le magasin de porcelaine. Les frères de Soumaïla, ayant deviné les intentions de leur frère, suivis de deux représentants de la Directionnationale des Impôts, avaient suivi le cortège et assisté à toute la scène. Ce fut quand on descendait le cercueil dans le tombeau que les deux représentants de l’État s’approchèrent, montrèrent leurs cartes, et affichèrent sur le cercueil, Cadavre confisqué pour non-paiement de taxes. Cousin, des policiers, personne ne sut d’où ils sortirent, dispersèrent la foule et amenèrent le cercueil dans la capitale. Le jour suivant, tous les cadavres enterrés – même ceux qui s’étaient décomposés – dans ce village furent déterrés et amenés à la place des expositions de la capitale. Tous les cercueils portaient l’inscription, Cadavre confisqué pour non-paiement de taxes. Les propriétaires devaient payer cinq cent mille francs par cadavre pour les récupérer.

Et, cousin, nous autres qui n’avons pu rien trouver avec nos diplômes depuis plus de dix ans, nous avons trouvé un passe-temps pour un peu résister à cette ténébreuse monotonie que nous fait boire le de-père-en-fils des reptiles amorphes, eh bien, cousin, nous nous chargeons d’ouvrir les cercueils et reconnaître, en nous référant aux photos que nous donnent les familles, leurs cadavres qu’ils viennent chercher tous les jours. Et la nuit, cousin, faut pas faire, c’est des cris d’horreur qui nous arrachent à ces interminables cauchemars où tous ces cadavres-là que nous avions chouchoutés pendant la journée en leur tâtant les pommettes et tout le visage pour redresser leurs traits boursouflés viennent, comme des filles amoureuses, nous donner des baisers brûlants sur le front.

Apocalypse des bouchers, Paris, Edilivre, 2011, 206 pages, 18 euros.

 

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David Kpelly David Kpelly
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