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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 13:52

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                                                                      Beau Togo, crédit image: source

 

Je suis tombé, tout récemment, sur la page Facebook de l’homme politique togolais Gerry Taama, président du Nouvel Engagement Togolais, sur un post relatant une discussion entre lui et un jeune homme de Kara, ayant terminé ses études, venu chercher du travail à Lomé, et qui pense militer pour le parti au pouvoir, pour pouvoir, en récompense, trouver du boulot. « Président – il s’adressait à Gerry Taama- vous, vous venez de commencer, on vous soutient, mais ici – avec le parti au pouvoir -, si Dieu le veut, on va trouver quelque chose à faire ou bien, lors de la campagne, nous au moins on va gagner quelque chose aussi pour mettre dans la poche… pour le moment, c'est eux – le pouvoir - qui peuvent nous trouver à faire.»

Magistrale, cette manière très simple, très concrète, très pratique de poser les problèmes, nos problèmes, loin des incantations obscures auxquelles nous ont habitués nos hommes politiques, plaçant leurs interlocuteurs dans un univers onirique dans lequel ces derniers ne se retrouvent souvent pas. Nous avons toujours eu des jeunes togolais, diplômés ou non, qui, pour trouver du boulot, le plus insignifiant qui puisse les faire manger, ou pour garder ce qu’ils ont, sont obligés, malgré leur désir de voir un Togo libéré de la dictature, de militer pour le parti au pouvoir. Et quand on connaît le pourcentage que représente cette tranche, la jeunesse, dans la population, on imagine déjà ce que coûte ce fléau à la lutte pour la libération de notre pays.

Car elle est un fléau, cette situation. Et elle est là, devant nous, en nous. Le dilemme de ces jeunes désirant un Togo meilleur, qui aimeraient bien militer et voter pour l’opposition, mais qui doivent travailler, gagner au moins leur pain quotidien, à défaut d’une vie presque aisée et assurée, et qui pensent, sont convaincus, que c’est le parti au pouvoir qui peut leur trouver du travail. Ceux qui travaillent, après avoir chômé pendant des années, ont peur de montrer leur hostilité vis-à-vis du pouvoir, à l’instar de cet ami, farouche militant de l’Union des Forces du Changement depuis 2002, ayant même défié des milices du pouvoir de son quartier en 2005, mais qui, depuis son entrée dans la fonction publique en 2009, a carrément tourné le dos à son militantisme. « Yao, je suis parmi eux – les militants du parti au pouvoir – et tu imagines le danger s’ils me voient à la télé ou dans la presse dans un convoi de l’opposition, hein, tu sais combien d’années j’ai perdues pour avoir, enfin, ce boulot, et je n’aimerais pas le perdre, je suis toujours militant de l’opposition dans mon cœur, mais je préfère être discret pour garder mon boulot », sa réponse, en mai passé, quand je lui demandai pourquoi il ne participait plus aux marches et meetings de l’opposition. Ce qu’il ne m’a pas ajouté, et je l’ai deviné, c’est qu’il votera le parti au pouvoir, pour maintenir ce qu’il pend pour une stabilité, la sienne, garder son poste qu’il a rêvé pendant tant d’années de chômage.

Ancien chômeur pendant presque deux ans, je connais l’humiliation que constitue le chômage pour un jeune diplômé. Les journées sous le soleil à distribuer des demandes d’emploi et de stage dans des entreprises sous les regards presque malicieux des standardistes, les yeux lourds et humidifiés de honte que l’on fait devant les parents, tendant la main pour la pitance, l’envie qui ronge chaque matin et chaque soir quand on voit partir et revenir ceux qui travaillent, ces murmures et rires imaginaires que l’on sent dans le dos en passant dans la rue, pensant que toute la Terre se moque de notre oisiveté, les jurons devant les besoins les plus élémentaires que l’on ne peut satisfaire, les nuits blanches à pleurer, les espoirs toujours déçus, la peur du fiasco à venir, l’avant-goût d’une vie ratée, une jeunesse oisive, une vieillesse paumée… Je les connais, toutes ces affres. Le chômage est une déchéance trop amère à subir. Et quand on le vit, c’est toute la personnalité qui prend un coup, ouvrant la voie à tous les vices, si on ne se surpasse pas.

J’aimerais que l’on comprenne tous ces centaines de milliers de jeunes de Lomé et de l’intérieur du Togo, dans la même situation que le jeune interlocuteur de Gerry Taama, étudiants en fin de formation, apprentis, journalistes, conducteurs de mototaxis… proies faciles dont le pouvoir s’empare, leur miroitant des postes, des billets de banque et même des fois de simples espoirs, pour ses besoins. Ils portent les couleurs de la dictature et marchent pour des miettes, écrivent des articles louant le pouvoir, prennent des fois des armes contre leurs frères militant pour l’opposition… votent même pour le pouvoir, mais ils ne sont pas des traîtres, comme nous les entendons baptiser généralement par l’opposition, mais des hères désespérés, portant en eux l’amour de leur pays, mais avilis par la dure réalité de leur quotidien. Je ne suis pas sûr que j’aurais, durant mes sombres années de chômage, refusé l’aide d’un acolyte du pouvoir pour trouver un boulot, et si j’aurais pu continuer à manifester ouvertement pour l’opposition si mon militantisme menaçait mon poste, surtout que l’image que nous renvoient souvent nos leaders de l’opposition est celle de ces chercheurs de pain, comme nous autres chômeurs, capables de sauter sur la première opportunité offerte par le pouvoir.

Je ne crois pas que l’opposition pourra leur trouver du travail, à ces jeunes, ou leur chercher leur pain de chaque jour. Elle ne le peut pas. Mais il est temps de ne plus laisser cette si grande partie de nos frères de lutte sombrer ainsi, eux dont nous avons tant besoin dans nos rangs. Eux qui aimeraient tant être avec nous, militer ouvertement avec nous, marcher avec nous, crier haro sur la dictature avec nous… gagner avec nous. Je ne pense pas avoir une solution précise au fléau, mais je pense que nos leaders de l’opposition doivent chercher à communiquer avec ces jeunes qui sont partout à Lomé et dans tous les coins et recoins du Togo, les écouter, les réconforter, leur expliquer beaucoup de choses qu’ils ne peuvent pas comprendre d’eux-mêmes, aveuglés par la faim. Gerry Taama propose qu’à défaut de leur donner du boulot on peut leur donner de l’espérance. Bien sûr. Et pour cela, nos leaders de l’opposition doivent être plus unis, plus honnêtes, plus précis, plus attentifs… plus concrets, en présentant de vrais programmes à ces jeunes. Ce qu’ils ne sont et ne font pas pour le moment. Ou pas assez.

 

 

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David Kpelly David Kpelly
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David Kpelly 28/10/2012 18:01

Oh, la Rita, t'en vouloir pour avoir lu d'autres blogs? Bien sûr que non! C'est la famille, et cela nous fait plaisir à nous tous que tu nous lises. Tout un plaisir.
Amitiés

David Kpelly 28/10/2012 18:00

@Elom, @Moctar, tout un plaisir, et merci de votre visite dans mon monde.

Moctar 27/10/2012 13:59

Bonjour monsieur. Je suis Moctar, un étudiant malien. Sur invitation de l'un de vos étudiants, j'ai suivi votre dernière conférence au cres de Badalabougou à l'université du Mali. Merci pour votre
éloquence, vous très bien. (Et très bien habillé aussi, et très jeune aussi.
Merci

Elom Goudjinou 27/10/2012 13:39

Tu es le meilleur, David. Nous, jeunes togolais, sommes très fiers de toi. Tu sais tant parler de nous. Félicitations.

RitaFlower 26/10/2012 00:26

J'achève ma semaine togolaise avec toi,cher David.J'ai lu deux textes de deux JEUNES TOGOLAIS DIPLOMES sur leurs blogs respectifs:LOME ZOOM et TOGOLESE DREAM qui m'ont touché sur MONDOBLOG.J'ai
découvert cette expression:"ça va à la togolaise",autrement dit c'est la galère quotidienne pour un jeune togolais d'aujourd'ui sans emploi et sans avenir.Ton texte à toi est poignant.Un jeune qui
a faim n'est pas un jeune libre.Une élite togolaise sacrifiée pour les intérets politiques d'un pouvoir.J'ignorais que tu avais vécu cette période difficile de chomage que tu décris avec un tel
réalisme déconcertant.Je constate qu'en OCCIDENT,il y a une réelle politique de CREATION d'EMPLOIS pour les JEUNES et une vraie volonté d'éradiquer le chomage des jeunes.Au TOGO,ce domaine ne
semble pourtant pas etre prioritaire. Ayant vécu mon enfance et ma vie d'adulte en FRANCE.Je ne sais meme pas si j'aurais été capable de supporter un contexte aussi impitoyable à vivre:moralement
et physiquement.Je n'aurais peut-etre pas survécue au fait de se sentir unitile pour la société.Je salue le courage,l'intelligence et la dignité de ces milliers de jeunes togolais qui luttent pour
survivre chaque jour que Dieu fait.A défaut de ne pouvoir leur trouver du travail, l'Etat Togolais peut au moins les aider à financer leurs petites entreprises pour etre indépendants.Faire des
petits boulots est temporaire.Je comprends qu'ils sont contraints de composer avec le régime en place pour espérer avoir un un JOB.Ils sont devenus malgré eux des équilibristes qui doivent jongler
avec ceux qui gèrent le pays.Marche ou crève,quoi.Tout le temps tirraillés entre leurs convictions et la réalité du terrain.Ah quelle vie,chienne de vie.Oh. P.S.J'espère que tu m'en veux pas pour
mes infidélités pour les autres blogs togolais.Rassure-toi,tu restes l'unique.

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