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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 12:15

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                                                    Crédit image: http://nversonnba.skyrock.com

 

In Memoriam, Apenyo A… (1982-2012)

Apenyo A… fut l’un de mes meilleurs amis au lycée. Je l’ai connu en classe de première au lycée de Tokoin, l’un des plus grands lycées publics du Togo, aux débuts des années 2000. Elève timide, effacé, concentrant toute son attention, toutes ses énergies sur les cours, il réussissait toujours à faire partie des meilleurs. Il rêvait des lettres, moi de la chose juridique. Deux ans après, nous obtînmes le baccalauréat. La genèse de la déviation pour moi, de la désillusion pour lui. L’Université de Lomé, en ces années, n’encourageait en rien, nos aînés étudiants passant plus de temps à affronter les forces de l’ordre que dans les amphis, et l’ombre d’une année blanche planait. J’optai, avec les moyennes ressources de ma famille, pour une école supérieure privée, et mon ami, aux ressources modestes, se jeta à l’eau, choisissant les lettres sans succès la première année, le droit les deuxième et troisième années sans plus de réussite. Désespéré après trois années d’échec en première année, il jeta l’éponge, et se noya dans l’enseignement dans des collèges privés, quand moi, chassé par deux années de chômage, de stages sans suites favorables, et d’absence au pays d’ éditeur pour mes textes, je choisis la route de l’exil.

Je garde encore en mémoire l’une des dernières plaintes qu’il m’avait formulées, en 2010, mon avant-dernier passage à Lomé. Je crains, Kpelly, je crains que ce pays ne finisse par me tuer, je commence à perdre espoir, l’enseignement sans salaire la journée, le taxi-moto la nuit, cinq ans maintenant que j’économise pour pouvoir passer un Brevet de Technicien supérieur dans une école privée, mais je n’y arrive pas, ce métier ne peut rien garantir, même le pain quotidien, j’attends aussi le concours de la fonction publique, et il ne vient pas, je vais sombrer, je le sens. Je l’avais regardé, lui avais tapé sur l’épaule, l’avais réconforté pour la énième fois, ça allait finir par bouger, la situation allait finir par changer, c’était juste une question de temps, encore un peu de courage et de travail, et tout allait changer.

Mais le courage, la détermination, le travail… et le temps, ne suffisent désormais plus à changer le destin des jeunes Togolais. C’était écrit. Notre fatalité. Apenyo A… jeune parmi tant de jeunes togolais, ombre parmi tant d’ombres togolaises, sacrifice parmi tant de sacrifices togolais, s’en est allé ce samedi 18 août 2012, écrasé par une maladie obscure que son salaire d’enseignant de collège privé ne lui a pas permis de diagnostiquer et traiter, rongé par ce mal de vivre et ce désespoir qui lui présageaient depuis longtemps sa mort. Mort, malgré les ahans, malgré les génuflexions, malgré le courage, mort sans triomphe, sans gerbe, à trente ans. Mourir à trente ans, presque une malédiction. Trente ans, l’âge auquel on commence à faire des projets sérieux, à définir les contours de l’avenir, l’âge auquel on exulte, voyant un futur radieux où les océans qu’on aura traversés ne seront que des souvenirs. Le jeune homme de trente ans est un amas de rêves, de projets et d’espoir. Et quand il meurt, c’est tout un monde à venir qui s’écroule.

Ces milliers et milliers de jeunes Togolais morts en projets, morts en rêves, au Togo et à l’extérieur, morts et enterrés dans une totale indifférence, ceux-là qui sont encore sur pied, qui respirent, se meuvent, dorment et se réveillent, mais qui sont depuis des années déjà morts, morts et décomposés, parce que vidés de rêves et de projets. Car des jeunes hommes qui ne rêvent plus, comme ceux-là qu’on rencontre dans tous les coins et recoins du Togo et qui murmurent, entre deux soupirs, qu’ils sont fatigués de ce pays, ceux-là qu’on croise sur leur taxi-moto et qui déclarent, prophètes du désespoir, que les choses ne vont plus changer, mieux vaut quitter ce pays, ceux qui pensent même au suicide, ayant vu année après année leurs diplômes vieillir, sont des jeunes hommes morts.

Je pense à l’enterrement d’Apenyo durant la semaine, les pleurs de sa mère, les soupirs de son père, les lamentations de ses frères et amis, tout ce beau monde qui avait tant cru en lui. Apenyo s’en ira inutile, vil… et en larmes, ces larmes-là qu’un mythe de son peuple éwé verra à travers la fine pluie qui accompagnera sa dépouille mortelle, ces larmes par lesquelles il traduira le grand regret de son naufrage de vie, Si j’avais eu à choisir, je n’aurais jamais choisi le Togo.  

 

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David Kpelly 26/08/2012 19:55

Oui, cher Emile, tout à fait d'accord avec toi. Que notre pauvre Apenyo repose en paix.
Amitiés

emile 26/08/2012 18:17

Dave,
N'oublie pas qu"Il y a toujours une honte à la vue de certaine misère".
Le cas de Apenyo est légion ici dans une Afrique qui dévore ses enfants, une Afrique qui mal partie continue et Dieu seul sait si elle terminera autrement que mal. Toutefois, ne pense pas que le
Togo est pire que la Côte d'Ivoire ou autres pays d'Afrique. Crois-tu que je me plait au Ghana où je vis depuis à essuyer cet orgueil des Ghanéens. Figure-toi que de retour du Togo recemment une
jeune policière a osé, au contrôle de mon passport, me demander "Pourquoi je suis Ivoirien"? Cette question a fouilleté mon orgueil de FIER ivoirien que mon Hymne National m'a inculqué...mais j'ai
fini par comprendre.
Apenyo est Mort, Vive Apenyo! Demain, sera meilleur, prière d'un désespéré!
Amitié!

David Kpelly 22/08/2012 13:16

Tout un plaisir, chère Rita. Mon ami a quitté dans une misère sans nom. C'est la première fois que ceci m'arrive, et j'en suis très affecté. Je sens un sentiment de culpabilité, comme si j'aurais
pu faire quelque chose pour le sauver.

RitaFlower 21/08/2012 14:55

En chaque jeune togolais ce cache un Apenyo.A...le plus bel hommage à un ami parti bien trop tot.L'espoir fait vivre... Son histoire m'a prise aux trippes.Bouleversant texte raconté avec une
certaine pudeur authentique,sans artifices.

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