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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 16:32

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Safiatou H et moi. Rien de sérieux. Ah, Safiatou H, un petit bout de chair à mordiller dans un lit douillet pour oublier le sous-développement de l’Afrique et l’enfer pour quelques secondes. A peine deux mois de sorties les week-ends avec en post-scriptum des parties de bagatelle mal cuites mais assez chaudes pour satisfaire le chercheur d’aventures que je suis, et la généreuse avaleuse bling bling qu’elle est. Deux mois. Elle et moi, son prof de marketing. Le temps pour elle de se rendre compte que le jeune garçon coupé-décalé toujours en cols italiens, chaîne au cou, bracelets aux poignets, roulant le français comme une patate chaude dans la bouche d’un nourrisson de village, qui se la joue Casanova devant ses étudiants, n’est pas du tout le fêtard qu’il paraît être, mais un intello avorté idéaliste frustré, plus bloqué dans ses idées que les hanches d’un octogénaire célibataire. Opposés, nos mondes. Elle, fille des boîtes, des bars et des chauds. Moi, rat des bibliothèques, idéaliste héréditaire, aussi chiant que peut l’être un fils de poète qui se respecte. Elle me quitta un soir où j’essayais de la raisonner, la prier de passer plus de temps avec ses cours, d’être plus assidue à l’école, de penser un peu plus sereinement à sa vie, à son avenir. « Je ne peux pas vivre dans cet enfer où tu brûles, juste pour te faire plaisir parce que je couche avec toi. Allez, je pense que j’en ai assez de tes conseils de grand moraliste. Moi ma vie est dans les boîtes et les fêtes. Fais donc plus sonner mon numéro. Reste avec tes livres. Adieu, je ne t’ai jamais aimé, vieux campagnard.»

Merci, ma petite citadine, ma très petite profondeur. Deux mois de bénévolat dans le lit d’un célibataire allumé, il faut vraiment être aussi généreuse que toi pour l’offrir au vieux campagnard que je suis. Je ne te demandais pas plus. Les vieux campagnards n’ont jamais trop demandé aux petites citadines.

Elle décrocha son Diplôme universitaire de Technologie au bout de deux ans et quitta l’école. Noir. Le temps. Presque deux ans.

Et je me retrouvai hier, dans le hall d’un des restaurants les plus huppés de Bamako, à la même table avec elle. En face d’elle. Elle m’avait invité. Elle portait une grossesse. Une grossesse dans le ventre de cette fille. Le comble de l’incongruité !

- Hein, ma petite chauve-souris, ça fait vieux là, t’as changé, t’es maintenant une femme, et tu es enceinte, dis-moi quand t’es-tu mariée, hein, tu as finalement trouvé l’amour de ta vie, hein, tu as laissé les bars et les boîtes aux ados ?

- Tu es toujours aussi chiant qu’avant, comme les campagnards ne changent pas, tous tes livres que tu lis et écris n’arriveront pas à t’enlever ce voile que t’as sur le visage, tu es toujours aussi naïf, et c’est bizarre, tu prends du poids, regarde comme t’es moche, vous êtes terribles, vous les Togolais, quels sacrifices font-elles, vos femmes, pour vous épouser, hein, non seulement vous êtes laids mais vous êtes très pingres, hi hi hi, même votre président il ressemble à un bigorneau …  

- J’espère que tu ne m’as pas invité ici pour me goinfrer d’injures, fis-je contrarié, je suis après tout, ou j’ai été ton prof et tu…

- Euh, écoute, laisse-moi avec cette histoire de prof ou de je ne sais quoi là, votre monde-là me donne la nausée. Je t’ai fait venir ici pour un deal.

Elle s’arrêta. But deux gorgées de son Coca tout en m’observant. Passa la main sur son ventre rond que cachait presque la robe ample qu’elle portait. Je fronçai la mine. Me fis menaçant.

- Euh, écoute Safi, tu me connais très bien, tu sais que je ne ferai rien pour t’aider si tu me proposes quelque chose d’anormal et…

- La chose la plus anormale qui existe sur cette terre est de voir un jeune garçon qui n’a pas trente ans bavarder devant une foule qui ne le suit même pas, prétendant dispenser des cours. Tu vois, hein, un jeune homme professeur, c’est la chose la plus anormale qu’il existe sur terre, et comme tu l’es, eh bien, tu peux tout faire, même baiser le cul d’un cadavre en décomposition.

Enragé, je fis signe à une serveuse pour payer l’addition, la mienne, et partir, mais elle me saisit la main d’une main, et pointa l’autre sur son ventre.

- Il s’agit de ce ventre, tu suis, hein, tu vas en être l’auteur. Tu vas être l’auteur de ma grossesse. Cette grossesse va t’appartenir à toi, tu vois, hein.

La nausée ! Mon cœur, Terre et Ciel !

- Ecoute, Safi, je ne sais pas ce que tu as derrière la tête mais laisse-moi te dire que je…

- Je ne te laisserai rien me dire, vieux con, tu sais que je ne fais rien pour rien moi, y a des millions à gagner derrière ce ventre, tu bouffes et je bouffe, y a toute la fortune d’un vieux cancre de Blanc à gagner derrière ce ventre que tu vois ici, et tu es le profil parfait de celui à qui cette grossesse doit appartenir, un jeune homme instruit, plus ou moins raffiné et parlant bien français, qui peut bien parler en public, à un tribunal, devant des juges, un jeune homme convaincant et au casier judiciaire nickel, quelqu’un qu’on peut croire. Tu sais qu’à part toi je n’en ai pas dans la liste de mes pointeurs. Je ne baise qu’avec des DJ, de petits footballeurs oisifs et oiseux, des drogués… sales, mal éduqués, tatoués et percés partout. Personne ne vendra, dans un tribunal, ces gens-là plus cher qu’une musaraigne morte et…

- Je t’écoute.

- Eh bien voilà le deal. Tu vas venir chez mon mari raconter que je suis ton amante, que je l’ai toujours trompé avec toi depuis mon mariage, que la grossesse que je porte est tienne, que tu vas porter plainte… Il va, bien évidemment, s’énerver contre moi et vouloir me faire du mal. Les Blancs sont de gros idiots, ils aiment leurs femmes, même les noires, tu vois, hein, il va donc vouloir me violenter, et je vais jouer ma partition, le reste du théâtre. Mon pauvre blanc de mari sera mort. Tué par inadvertance durant une bagarre par sa frêle femme enceinte. Puis le tribunal, toi et moi. Quelques jours d’enquêtes, et des pattes graissées, et des barbes mouillées, et des langues attachées ici et là, tu connais ce pays non ? Et trois mois au plus, t’es chez toi couché sur ton lit et je viens te couvrir de billets flambant neufs de dix mille balles et de baisers, et te faire une fois de plus découvrir mon pays des merveilles, si tu veux bien sûr grignoter les restes d’un vieux Blanc poilu et ventru.

Elle me fixait, attendant ma réponse. J’étais sur le point de lui avouer que je n’avais rien compris de cette bouillabaisse de plan quand elle coupa :

- Je vois que t’es embrouillé. Tu es trop moche et villageois pour comprendre. Ça va marcher. T’as pas besoin de comprendre, joue, c’est l’essentiel.

Je poussai un soupir de rage, ou de doute. Une serveuse s’était de notre table approchée avec l’addition. Je mis la main à la poche pour régler. Elle s’empressa de tendre à la serveuse un billet de dix mille francs.

- Je t’offre la bouteille de Coca en plus de la grossesse. Me dis pas que c’est pas kiffant, hein, tu vas me régler quand t’auras les millions du Blanc défunt. Ah oui, j’oubliais, rassure-toi, le bébé il viendra pas au monde, il mourra quelques jours après la mort de son père. Ni vu ni connu. Allez, on se phone le soir, je cours à la maison, je dois faire à manger à mon bien-aimé Blanc de mari qui va bientôt mourir en me frappant, et ton bébé dans mon ventre veut faire dodo, mon cher Dave.   

 

 

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