Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 21:24

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« Les Togolais et les Ivoiriens sont dangereux, c’est de gros coureurs de femmes, des menteurs, des tueurs, va falloir que nous y trouvions des solutions, on ne veut plus de vous ici. » Accueil costaud. Silence consterné. Du piment dans mes yeux. Disparaître, disparaître. Cette classe promet du gentil gentil. Terre et Ciel, les humiliations de l’enseignement. J’avais pourtant rêvé autre chose, mon Dieu !

La jeune fille, la vingtaine, grave comme le sourire d’un féticheur cocu, me fixait avec rage, sous les regards étonnés de ses camarades. Tenir, ne jamais craquer, ne pas s’emporter devant les étudiants, première incantation d’un enseignant. Un soupir. Un sourire. « Mademoiselle, je ne sais pas ce que vous avez déjà vécu avec un Togolais ou un Ivoirien mais je crois que vous êtes un peu trop dure avec nous et… » «  Excusez-moi monsieur, c’est venu comme ça, j’ai des problèmes personnels, excusez-moi donc. » Un soupir. Soulagé, presque.

Je terminai mon cours les jambes lourdes, le cœur tam-tam. Mon agresseur me suivit. « Je vous présente toutes mes excuses, monsieur, mais c’est juste parce que chaque fois que je vois un Togolais ou un Ivoirien, je pense à ça. » Elle sortit et me tendit une photo où souriait une jeune fille aux pommettes creusées, aux yeux dormants, étrangement très belle.

Terre et Ciel, quelle journée ! Mon cœur, ma tête ! Dis-moi, Fatou, est-ce donc toi ? Que fais-tu là, sur cette photo ? Que fais-tu là avec cette fille qui vient de m’agresser ?

Fatoumata K… Fatou BHM, que je t’ai surnommée, car à la Banque de l’Habitat du Mali je t’ai connue. A la cantine de la Banque où nous étions tous deux stagiaires, trois jours après le début de notre stage. Je peinais à manger le plat de riz qui n’était pas pour moi bien pimenté parce que la cuisine du Mali prépare peu de piment, contrairement à celle de chez moi. Tu étais en face de moi et remarquas ma peine. Tu me demandas si le plat ne me plaisait pas. Y a pas de piment dedans, t’avais-je répondu. Tu remarquas mon look. Chemise biaisée, un crucifix en or au cou, des bracelets aux poignets, le prototype parfait de ceux-là qui sont traités de coureurs de femmes chez vous.

Tu sus que j’étais étranger. Vous êtes d’où, hein, m’avais-tu demandé en souriant. Le Togo. Ah, ce petit pays ! Vous avez vraiment raison, on vous connaît pour ça, vous mangez trop de piment. Le Togo, à part quelques problèmes politiques d’ailleurs spécifiques à tous les pays noirs africains, vous avez un beau pays. Souriante, faisant creuser sur tes pommettes deux fossettes. Et vous vous avez un très joli nez, fis-je en te pinçant le nez. Insolite au Mali ! Un homme qui pince le nez d’une femme, pas même la sienne, en public ! Tu t’étonnas mais ne protestas pas. Je pense que tu m’avais ainsi séduite, me confessas-tu après. Vous manquez de câlins. La plupart de vos hommes, ployant sous le fardeau d’une certaine foutue tradition africaine qui confère toute puissance – et toute méchanceté et animosité, à l’homme, sont à l’image de ce lourdaud de l’anecdote qui débarque le feu au cul chez ses femmes en soulevant son boubou, brandissant son membre viril en érection en ordonnant, Couche-toi, femme !

Fatou BHM, trois jours nous suffirent pour nous coller. Sous le regard étonné de toute la banque, nous passions tous nos temps morts à discuter et rire, presque enlacés. A la cantine, nous partions main de la main, de quoi donner la nausée à tes frères et sœurs. On manquait des fois de s’embrasser en public, dans un pays où même les mariés ne s’affichent pas main dans la main pendant le jour ! Tes frères et sœurs te rappelèrent que tu avais tort en te comportant ainsi, que tu étais du Mali, au Mali, et moi j’étais étranger, tu ne devais pas suivre mes manières débraillées. Trêve de jalousies mal cuites et épicées ! leur fis-tu. Même les responsables de la banque avaient commencé par bouder contre moi qui essayais de détourner leur sœur des bonnes manières, car nous étions devenus chiants avec nos manières de Toubabs. La direction des ressources humaines me convoqua, Jeune homme, vous devez savoir que vous êtes dans un pays à dominance musulmane et il y a certaines manières qui sont permises chez vous qui ne passent pas ici, nous vous demandons donc de faire attention ou nous serons obligés de mettre fin à votre stage.

Nous ne changeâmes pas malgré les mises en garde. Tout le monde nous détesta à mort dans la banque. Tu fus rejetée, à cause de moi, par tes frères et sœurs.

Fatou BHM, notre idylle dura quatre mois. Quatre mois de miel ! Jusqu’au jour où tu me surpris en train de téléphoner au pays. A mon ami en ligne, tu m’entendis dire, avec toute la classe de ma nymphomanie idiote, Je suis en train de venger tous mes frères que ces petites putes ont trahis, je vais les prendre sans cœur et les laisser sans pitié, rien de plus, leurs hommes sont là pour les épouser, pas nous. Tu ne laissas, sur-le-champ, rien paraître, mais quelques minutes plus tard, quand, pour l’ultime fois, tu me laissais goûter à ta chair, tu me demandas si je pensais t’épouser. Par l’affirmative je répondis. Tu me redis alors mot par mot ce qu’à mon ami je disais au téléphone. Tu m’as menti, tu vas mentir à toutes mes sœurs. Si tu ne nous aimes pas, pourquoi ne nous laisses-tu pas tranquilles? Que t’avons-nous fait ? Que t’ai-je fait à part t’avoir aimé ? Tu avais les larmes aux yeux. Blessée. J’essayai de te retenir mais tu te dégageas très violemment et sortis de ma chambre. Le lendemain, tu n’étais pas à la banque. Je téléphonai chez toi. Tu avais voyagé, ce matin, à l’improviste, en Côte d’Ivoire, chez ton père. Tu n’avais donné aucune date de retour.

- Euh, je… vous, euh c’est qui, hein, bredouillai-je en fixant toujours la photo.

- Ma sœur aînée.

- Bon, sincèrement je, je ne sais pas pourquoi vous me montrez sa photo, en fait elle vit ici au Mali ?

- Elle vivait en Côte d’Ivoire.

- Vivait ? Elle n’y vit plus ?

- Elle y a été tuée en mars 2011 durant les violences postélectorales. Elle n’avait jamais voulu vivre en Côte d’Ivoire, elle y était partie en 2009, à l’improviste, pour fuir un jeune Togolais dont elle était follement tombée amoureuse et qui l’a trahie, et elle n’est plus revenue, elle ne reviendra plus.

Des vertiges. Fatou BHM, toi la fille-amour, morte sous les balles ou les coups de machette de la haine, trahie puis assassinée par des hommes méchants, emportant cet amour que je cherche d’aventure en aventure, et que je n’ai pas encore retrouvé ! Morte, arrachée à tous ces hommes à qui tu aurais pu donner de l’amour ! Je tendis ta photo à ta sœur, les mains tremblantes. Et lui tournai rapidement le dos, avant que les petits filets d’eau salée qui s’étaient dans mes yeux formés, ne roulent sur mes joues.

 

Note : Titre inspiré du titre Trop de soleil tue l’amour de l’écrivain camerounais Mongo Beti.

Par David Kpelly
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