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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 23:41

 

colombe de la paix 

Un bouquet de fleur sur la tombe de ma sœur

In memoriam, Sylvia A... (1981-2009) 

 

Un bouquet de fleur, un tout petit, déposé, à travers les mots, mes mots à moi, sur ta tombe que je n’ai pas encore vue, pour te dire : « Tu dormiras toujours, ma belle, du sommeil du juste. »

Je préfère taire ton nom et cacher ton image au monde, parce que tu n’aurais jamais aimé le contraire. Tu as toujours aimé vivre cachée.

Te souviens-tu, Sylvia, ce lundi du mois de septembre 1999, tu m’avais abordé dans une classe de seconde littéraire du lycée de Tokoin : «  Bonjour mon frère, vous venez aussi de l’intérieur ? » J’étais dépaysé. Complètement dépaysé parmi ces jeunes Loméens et Loméennes joyeux jusqu’au seuil de la provocation. Dépaysé comme toi. « Oui, je viens de Tsévié, et je ne connais encore personne ici », t’avais-je répondu. Tu vis en moi un compagnon, un sauveur, comme c’était justement ce que tu cherchais, seule dans ce lycée qui sait vraiment broyer les petits villageois venus de loin. Tu venais de Kpalimé.  

Sylvia, amis, nous étions devenus. Tu étais de deux ans plus âgée que moi. Pas très belle. Mais charmante. Et très bonne. Très douce. Tu vivais avec une tante, qui ne t’entourait d’aucun soin, mais tu étais toujours propre, très propre avec l’unique complet que tu avais. J’avais loué, pas loin du lycée, et tu venais passer tes midis chez moi. Ensemble nous révisions. Tu t’étais toujours étonnée de ma manière d’apprendre. Quelques heures à peine avec mes cahiers, le reste du temps avec des livres de littérature française, lisant et récitant par cœur les poèmes des romantiques et symbolistes français. Je t’avais forcée à mémoriser la dernière strophe du poème Booz endormi de Victor Hugo. Tu n’aimais pas, mais tu le faisais juste pour ne pas me contrarier. Tu n’aimais pas non plus mon caractère trop rétif et chaud. «  Tu n’es jamais bien quand tu es en colère », me faisais-tu calmement quand, pour une brindille d’incompréhension, je déversais sur toi toutes les souillures qui me passaient par la tête. Comment faisais-tu pour me supporter, ma belle ? Peut-être parce que tu n’avais pas le choix ? Non, ce serait être malhonnête avec toi. Tu me supportais, tu m’avais toujours supporté parce que tu m’aimais, comme mon propre frère, comme tu me le répétais tout le temps.

Sylvia, tu étais à mes côtés, quand l’un des plus durs coups de ma vie m’avait frappé, la mort de mon père, en décembre 1999. J’avais été complètement ébahi quand, à l’enterrement de cet homme sur qui reposaient tous mes espoirs, dans mon village natal Mission-Tové, je t’ai vue dans la foule. Comment étais-tu venue, par quelles économies, toi à qui ta tante ne donnait même pas un seul franc, tu ne me l’avais jamais dit, je ne le saurai donc jamais ! Tu avais été, toi Sylvia, l’un de mes plus solides soutiens, quand, dans ces moments difficiles, je fus obligé d’affronter toute ma famille paternelle, à 16 ans, devant la justice, pour l’empêcher de vilipender les biens de mon père. « Tu t’en sortiras, Dieu t’aidera, Il n’oublie jamais les orphelins », me disais-tu toujours. Tu m’amenais tous les dimanches à l’église protestante de Tokoin Witi. Je n’avais jamais vu en toi une hypothétique proie à draguer, malgré tout ce qui se racontait autour de nous au lycée et dans ma cour. Tu étais ma sœur. J’étais plutôt ton frère, comme c’était toi qui insistais le plus sur le caractère fraternel de notre relation.

Sylvia, ma sœur, j’avais commencé à m’éloigner de toi après deux ans d’amitié, de fraternité, quand tu redoublais la première, et que je faisais la terminale. Je faisais alors deux ans à Lomé, et je m’étais fait beaucoup d’amis au lycée. Je buvais des fois et allais en boîte de nuit. Je ne partais plus à l’église. J’avais gagné une compagne. Une jeune citadine de mon âge. Tu n’aimais pas mon groupe, et ma compagne, ils m’éloignaient du droit chemin, pensais-tu. Tu eus le malheur de me le dire un soir. Ah, ma sœur ! Tout ce que je t’ai dit ce soir ! Je ne peux pas le répéter, pour ne pas te faire pousser de tristes soupirs où tu reposes maintenant. Tu t’étais complètement éloignée de moi. Non, je t’avais complètement éloignée de moi, comme je t’avais dit de ne plus venir chez moi, ma compagne n’appréciant pas ta présence à mes côtés.

Sylvia, tu fus la première à me féliciter pour l’obtention de mon bac quelques mois après notre rupture. Tu m’avais repéré dans le groupe des candidats, et quand mon nom fut proclamé parmi les admis, et que dans les nues je sortais de la masse, tu m’avais dit « Félicitations, bachelier », et tu t’étais éloignée. La honte et mon insolent orgueil ne me permirent pas de te retenir. Juste te retenir et te dire merci, et te demander comment tu allais. Le noir nous sépara encore pour trois ans. Et je ne t’avais une nouvelle fois retrouvée qu’à la soutenance de mon BTS. Je ne t’avais pas invitée. Je t’avais même presque oubliée, bling bling que j’étais devenu à Lomé. Tu m’avais serré la main en me disant « Félicitations, jeune technicien supérieur ». Je ne t’avais plus revue quelques minutes après. Où vivais-tu ? Comment vivais-tu ? Que faisais-tu... Tant de questions que tu aurais voulu que je te pose ! Ah, Sylvia, quelle peste ai-je été dans ta pauvre vie !

Sylvia, je t’avais vue, pour la dernière fois, en 2007, à la veille de mon départ du Togo pour le Mali, devant la Banque Togolaise pour le Commerce et l’Industrie. Tu étais là pour payer ton inscription à l’Université de Lomé, j’étais là pour retirer mon attestation de stage dans cette banque. Je t’avais informé de mon départ. Je partais pour le Mali pour un stage à la Banque de l’Habitat du Mali. Comme depuis notre rupture, tu avais simplement souri, en me serrant la main, en disant « bonne chance, grand, nous comptons sur toi ». Je t’avais tendu un billet de deux mille francs que tu n’acceptas pas malgré mes insistances ! Me pardonneras-tu un jour, Sylvia ! Ou m’as-tu déjà pardonné, comme tu n’avais jamais su être rancunière ? Je t’avais demandé ton numéro de téléphone que tu me donnas froidement, toujours en souriant, me fixant. Savais-tu que je ne t’appellerais jamais ?

Sylvia, pourquoi ne m’écoutes-tu donc pas ? Pourquoi ne m’écouteras-tu plus jamais ? Sylvia, j’ai mal. J’ai très mal ce soir. Maintenant que je sais que tu n’es plus. Que plus jamais je ne me rattraperai. Que je ne te donnerai plus jamais cet amour fraternel que tu as toujours exigé de moi !

Ce matin du 19 septembre 2010, j’ai appelé le pays, comme chaque dimanche. J’ai salué ma mère et mes sœurs. J’ai salué mes amis. Et après, j’ai décidé de t’appeler, enfin, pour voir. Juste pour voir. La voix qui me répondit n’était pas ta fine voix que je connais si bien. Je t’ai demandé. La voix a faibli. J’ai insisté. Je voulais parler à Sylvia. La voix a paru étonnée. Arrogant, j’ai commencé à lever la voix, la personne ne devait pas me faire perdre mes unités, j’appelais de l’extérieur, elle pouvait me dire de raccrocher si ce n’était pas le numéro de Sylvia... Et la voix m’a tout raconté, tranquillement.

Sylvia, tu n’es plus de ce monde depuis l’année passée, 2009. Tu avais donné ta vie, en voulant donner la vie. Tu portais la grossesse d’un collègue, un jeune étudiant de l’Université de Lomé. Mais ta fille, qui a survécu, vit chez toi à Kpalimé avec ta mère qui me parlait au téléphone... Eh, Sylvia ! Larmes... Larmes... Encore des larmes pour toi, mon amie, ma sœur !

Sylvia, sais-tu, je suis aujourd’hui loin du pays. Très loin. Trop loin. J’ai pris mes distances vis-à-vis de cet enfer de pays que je déteste tant aujourd’hui. J’ai décidé de rester loin, très loin de ces hommes qui ont fait de moi une masse d’amertume. Mais j’ai pris les coordonnées de ta mère. J’aiderai ton enfant, crois-moi, et je viendrai déposer une gerbe sur ta tombe à mon retour au pays – si j’y retourne un jour. Ces promesses, je te les fais sur ma vie, je les tiendrai, pour toi et pour moi. Pour notre amitié. Toujours.

Un bouquet de fleur, un tout petit, déposé, à travers les mots, mes mots à moi, sur ta tombe que je n’ai pas encore vue, pour te dire : « Tu dormiras toujours, ma belle, du sommeil du juste. »

 

 

 

 

 

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David Kpelly David Kpelly
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commentaires

akhh 15/04/2011 22:05


Très émouvant!!!!!! que son âme repose en paix


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