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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 11:09

 

 

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Yao – je n’ai jamais connu son nom. La trentaine. Je l’ai connu en 2010, dans un restaurant togolais dans le premier quartier où j’ai habité à Bamako. Je ne l’ai jamais vu sobre, parce qu’il était toujours totalement saoul et se maîtrisait à peine chaque fois que j’arrivais au restaurant. Mais il en redemandait toujours, demandant à chaque client qu’il connaissait de lui offrir un verre de Sodabi. J’étais devenu son « ami » depuis qu’il avait appris que je portais le même nom que lui, Yao. Curieux de connaître la raison qui l’avait poussé dans un tel état de déchéance, on me narra son histoire.

Il était arrivé à Bamako un matin de mai 2005, fuyant au Togo les répressions des milices de Faure Gnassingbé qui venait d’être intronisé dans la violence. On avait retrouvé, une semaine avant, le corps de son père, un militant actif de l’opposition, découpé à la machette dans une maison inachevée de son quartier Nyékonakpoè, et sa mère avait fui vers un camp de réfugiés au Ghana. Lui avait préféré venir à Bamako. Un matin de 2006, on lui annonça une crise cardiaque de sa mère retournée au Togo depuis peu, puis sa mort quelques heures après. Il n’avait pas encore trouvé du travail, et n’avait rien pour retourner au Togo aux funérailles de sa mère. Il n’y retourna pas. La suite pour lui fut une histoire de petits boulots trouvés puis perdus quelques semaines après, faute d’une solide qualification… jusqu’à une fausse affaire de vol de moto qui le conduisit en prison en 2008. Quand il en sortit après six mois de détention, la police ayant fini par avoir des preuves qu’il n’était pas le voleur recherché, il sombra dans l’alcool…

Je quittai le quartier depuis 2011, pour un quartier à une vingtaine de kilomètres. Hier, par hasard, je me suis retrouvé à quelques pas du restaurant, et décidai d’y aller demander des nouvelles de mon homonyme « ami ».

- Euh, hum… Euh, Yao, il n’est plus là, il est… euh, mort, mort depuis l’année passée, me fit une serveuse, en évitant mon regard.

- Mort ! Mon Dieu, l’alcool a fini par le tuer, hein, et on a ramené son corps au Togo ou on l’a enterré ici ?

- Non, en fait, il n’est pas mort ici, il est mort au Nigeria, et on n’a pas eu son corps, comme personne n’avait…

La serveuse me narra la tragédie de Yao. Un matin de 2012, il s’était présenté au restaurant en compagnie de deux jeunes gens, apparemment des Nigérians, qu’il présenta comme ses amis et avec qui il se rendait dès ce jour au Nigeria pour travailler dans une usine de fabrication de pommade, un boulot bien rémunéré, lui avait-on promis. Une semaine après, la propriétaire du restaurant, qui avait exigé que les Nigérians aient son numéro pour l’informer s’il y avait un problème au Nigeria, reçut un appel lui demandant d’informer la famille de Yao que ce dernier venait de mourir au Nigeria dans un accident de la circulation, que son corps était écrasé, totalement irrécupérable. Devant les cris d’horreur de la femme, le numéro raccrocha et ne sonnait plus quand on appelait. Ainsi finit Yao.

- Euh… je, tu, afin… c’est qui…

J’étais incapable de formuler une phrase. La serveuse, comme si elle avait deviné toutes ces questions qui se bousculaient dans ma tête, me murmura : « On a tout fait pour avoir ses coordonnées au pays, mais sans succès, il n’avait pratiquement pas d’amis ici et il n’avait pas de domicile fixe, il dormait dans des chambres communes, personne ne connaît ses contacts au pays, on n’a même pas sa photo, personne ne… »

J’ai senti des larmes embuer mes yeux. Encore la tragédie d’un jeune Togolais qui s’est jouée dans un si ténébreux silence, sur une scène sans spectateurs. Ce drame ne peut-il pas aussi être le mien et celui de milliers et de milliers de jeunes Togolais ? Il y aura-t-il un jour quelqu’un de sa famille qui saura qu’il est mort, de quoi il est réellement mort ? Retrouvera-ton un jour où repose son corps – s’il repose quelque part, ses traces ? Il y a quelque chose de trop tragique dans notre drame, à nous jeunes Togolais. Une patrie qui ne nous accepte pas, l’Ailleurs qui nous attire, nous ingurgite, nous digère, nous finit. Combien de jeunes Togolais, chassés du Togo ou par les persécutions politiques, ou le chômage, ou le désespoir… sont-ils ainsi éteints sur des terres étrangères, sans avoir eu une vie, sans même avoir une mort ?

- Vous voulez vous asseoir un peu avant de partir ? m’a demandé la serveuse qui venait de remarquer les premiers filets de larmes sur mes joues.

La gorge nouée de sanglots, j’ai tourné les pas. Je n’ai pas pu dire « au revoir ».

 

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David Kpelly David Kpelly
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commentaires

angeldjahanou 29/08/2013 18:11

c'est ecoeurant et triste,je nai pas su kan les larmes ont perlé sur mes deux joues,je ne me sui pas fait l'idée que l'histoire pouvait être une littérature.vraiment le togo nous repugne et l'autre
pays nous attire pourtant la vie n'est pas rose làbà et on prefere parfois mourir là qu'ici.courage yao!!!

Albert 25/06/2013 12:39

Bonjour David,
Bon courage, je suis médecin Togolais désireux de créer un blog ou un site pour parler de la santé. Vos conseils, directives seront les bienvenus. Cordialement

RitaFlower 14/06/2013 15:35

Triste destin brisé.Meme un soulard mérite de vivre...

Michel THERA 14/06/2013 11:46

Récit émouvant qui m'a laissé sans voix. Je suppose le régime togolais se rend coupable d'atrocités ignorées de tous. Il est temps que les togolais se révoltent de façon determinée contre ce régime
là.

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