Ce que je pense du Togo, de l'Afrique, et du monde qui m'entoure. Curieuse manière de le dire des fois, mais bah....

Comment va le Togo ? Bienheureux celui qui pourrait répondre aujourd’hui avec précision à cette question. Il y a quelques mois, on pouvait y répondre sans même cligner des yeux : le Togo va très mal. Le pays était alors secoué par de géantes manifestations organisées par la C14, coalition de 14 partis d’opposition, avec un mot d’ordre: le départ de Faure Gnassingbé. Mais après le coup de force électoral du 20 décembre 2018, on sent une forme d’accalmie dans le pays. Le Togo va-t-il donc bien ? On ne saurait l’affirmer.
L’après 20 décembre 2018 : le jeu des décapitations
Les élections législatives unilatérales organisées par le pouvoir le 20 décembre 2018 ont porté, on ne peut le nier, un grand coup à la mobilisation des Togolais pour l’alternance.
Comme si chacun cherchait à accuser l’autre de l’avoir empêché de participer au scrutin, les partis au sein de la C14 se sont mis à se décapiter. La guerre de leadership entre les deux poids lourds, l’Alliance nationale pour le Changement, ANC, et le Parti national panafricain, PNP, s’est accentuée. Une affaire de 30 000 000 FCFA reçue par la coalition des mains du président ivoirien Alassane Ouattara a fini par briser définitivement la cohésion du groupe.
La nouvelle législature : la fête des masques
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, se déroule un spectacle aussi loufoque que répugnant. Une bande de quatre-vingt-onze (91) dealers politiques, larbins, chômeurs sans aucune base électorale ont été nommés par le pouvoir pour siéger au nom du peuple. « Des députés nommés », « Des dépités », « Des députains », les ont surnommés leurs très nombreux détracteurs.
Comme si eux-mêmes ne savent pas réellement pourquoi ils se sont retrouvés à l’Assemblée nationale, les « honorables au rabais » passent leur temps à prendre des selfies qu’ils publient sur les réseaux sociaux, certains n’hésitant pas à monter sur leur voiture de fonction pour se photographier, quand d’autres, comme dans une querelle de cour commune, narguent les anciens députés avec la formule populaire : « Quand quelqu’un laisse quelqu’un prend. »
Discours sur l’état de la nation : généalogie d’une banalité
Fort de ce parlement totalement acquis à cause, Faure Gnassingbé a décidé de se plier à l’article 74 de la constitution togolaise qui stipule : « Le Président de la République peut adresser des messages à la Nation. Il s'adresse une fois par an à l'Assemblée nationale sur l'état de la nation. » En quatorze (14) ans d’exercice du pouvoir, c’était la deuxième fois que le fils d’Eyadema s’adressait aux députés. La première fois, c’était en 2006, un an après sa prise sanglante du pouvoir en 2005. Et à l’époque, l’Assemblée nationale avait la même coloration que celle de 2019 : totalement à la solde du pouvoir. A croire que le Président n’aime pas s’adresser aux députés qui ne sont pas de son côté.
Sur le contenu du discours, il ne serait pas outrancier d’affirmer que rien n’a été dit, puisque que c’étaient des promesses éculées à force d’avoir été trop ressassées qui ont été faites. Le discours a donc semblé n’être qu’une litanie de banalités. Les grands points abordés ont été : la promesse du vote d’une loi organique de lutte contre la corruption (on se demande à qui ont servi tous les organes de lutte contre la corruption déjà mis sur pied), la revalorisation des salaires dès 2020, la réinstauration des allocations de départ à la retraite, la construction de maisons de retraite, la protection sociale et l’assurance maladie, la lutte contre le chômage, l’organisation prochaine d’élections locales…
Les élections locales : l’aventure ambiguë
Selon la Commission électorale nationale indépendante, les élections locales se tiendront le 30 juin 2019, plus de trente (30) ans après les dernières élections de ce type. Officiellement, le pouvoir présente ces élections comme un moyen de renforcer la décentralisation et donner plus d’autonomie aux communes. Mais on peut y voir facilement, connaissant ce pouvoir, une manœuvre pour étendre sa mainmise et ses réseaux de corruption à la base.
L’opposition est très divisée sur ce scrutin. Quand certains partis comme le Comité d’Action pour le Renouveau, le CAR de Maître Yawovi Agboyibo, ont déjà montré leur adhésion en envoyant leur représentant à la CENI, d’autres partis comme le PNP refusent de participer à toute élection tant qu’il n’y aura pas de vraies réformes. L’Alliance nationale pour le Changement, l’ANC, quant à lui, sans s’être clairement prononcée, pose des actes qui pourraient s’apparenter à une compagne électorale.
Il est vrai que, comme l’affirment les partis prêts à y participer, il serait dangereux, après avoir laissé tout le parlement au pouvoir, de laisser ce dernier contrôler totalement les municipalités. Mais l’on demande si leurs objectifs seront atteints quand on sait comment se déroulent les élections dans ce pays avec tous les moyens de fraude, de corruption, d’intimidation et de répression du pouvoir.
Présidentielles de 2020 : les belles choses que porte le ciel
Ce tableau de la situation actuelle est très sombre pour l’opposition. Le pouvoir semble bien parti pour triompher en 2020. Et pourtant, tout est jouable. Et dès maintenant.
2020 peut sourire à l’opposition, mais la seule panacée est l’union. Il est temps que les leaders des partis d’opposition et leurs militants, surtout ceux des deux grands partis, l’ANC et le PNP, comprennent que dispersés ils ne réussiront jamais à égratigner une dictature vieille de plus de cinquante (50) ans avec ses moyens tant sur le plan national qu’à l’international.
Dans sa frénésie maladive à tout verrouiller, le pouvoir crée, au jour le jour, de nouveaux adversaires. François Boko, l’ancien ministre de l’Intérieur devenu opposant depuis sa démission et son exil en 2005, en est la dernière illustration. Empêché par le pouvoir de rentrer chez lui le 28 mars passé, l’ancien officier aura quand même sa carte à jouer en 2020. C’est un allié de poids que l’opposition doit s’approprier. La page des calculs politiciens et des égos doit être définitivement tournée. Parce que le sacrifice consenti par le peuple avec son lot de morts, de réfugiés, de mutilés, d’incarcérés devient trop lourd
Le ciel de 2020 paraît sombre, mais quand on l’observe bien, il porte de belles choses pour ceux qui veulent l’alternance sur la terre de nos aïeux. A chacun de bien jouer sa partition.
Un mot de compassion et d’encouragement à nos frères béninois dont la référence démocratique est sérieusement mise à mal ces derniers jours. Fasse le ciel qu’ils retrouvent la bonne voie, parce que le chemin de croix que subit le Togo depuis 1963 n’est souhaitable à aucune nation.
Note
1) Le titre du texte, tout comme les sous-titres, sont des titres de romans empruntés à divers auteurs.
* Les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengestu, Paris, Albin Michel, 2007
* Le jeu des décapitations, José Lezama Lima, Paris, Seuil, 1999
* La Fête des masques, Sami Tchak, Paris, Gallimard, 2004
* Généalogie d’une banalité, Sinzo Aanza, Paris, Vents d’ailleurs, 2015
* L’Aventure ambiguë, Cheick Hamidou Kane, Paris, Julliard, 1961
David KPELLY
Article paru dans le numéro 61 de l’hebdomadaire togolais La Manchette