Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Ce que je pense du Togo, de l'Afrique, et du monde qui m'entoure. Curieuse manière de le dire des fois, mais bah....

Publicité

David Kpelly : « L’essor de nos pays ne se décrètera pas à travers des incantations »

 

Trois ans après la sortie de son recueil de nouvelles « Le Général ne vit pas d’amour », l’écrivain togolais David Kpelly revient en librairie avec un nouveau livre « La Poétesse de Dieu », un roman de 302 pages paru en mars 2022 aux éditions l’Harmattan à Paris. Notre équipe lui a tendu le micro pour parler de ce livre dont l’intrigue se déroule entre le Mali, le Burkina Faso, le Togo et la Côte d’Ivoire. 

La Manchette : David Kpelly, bonjour. Merci d’avoir accepté cet entretien avec notre journal. Votre nouveau roman, « La Poétesse de Dieu », est d’une part, l’histoire d’une jeune fille malienne disparue, et d’autre part un portrait grave et drôle de l’Afrique de l’Ouest. Comment classez-vous ce roman ? Un roman d’apprentissage ? Un polar ? Un manifeste politique ?

David Kpelly : Merci à votre équipe qui me donne une nouvelle fois l’opportunité de parler de mon travail. « La Poétesse de Dieu » peut être lu et classé selon les expériences, les sensibilités et les goûts de chaque lecteur. Un roman d’apprentissage parce que dans une mesure on suit l’évolution de l’héroïne durant plusieurs étapes de sa vie, à commencer par sa naissance. Un polar parce qu’on y assiste à une enquête avec la présence d’un policier et d’un détective privé. Un manifeste politique, si vous voulez, parce que j’aborde des thèmes plutôt graves et d’actualité touchant à la gestion de nos pays.

La Manchette : Allons aux personnages du roman. Ils sont plus d’une vingtaine, mais nous allons nous concentrer sur les principaux. Le narrateur, Yao Aziawowovivina, est un togolais exilé au Mali, pour avoir participé à une manifestation estudiantine à Lomé. Il est passionné de littérature et s’adonne à l’écriture. Alors, Yao Aziawowovivina, c’est David Kpelly ?

David Kpelly : Yao Aziawowovivina est togolais, aime la littérature et vit au Mali. Nos points communs s’arrêtent là. Moi je ne me suis pas exilé du Togo. Je suis plutôt un réfugié économique au Mali. Mais je reconnais qu’il est difficile de créer un personnage de ce profil et ne pas y injecter une grande partie de moi.

La Manchette : Alima Sallaye, l’héroïne, est une lycéenne malienne très brillante mais qui a disparu à quelques semaines du baccalauréat. C’est autour de sa recherche que va s’articuler le roman qui conduira le lecteur entre Koulikoro, Ségou, Bamako, Gao, Tombouctou, Kidal, Ouagadougou… Elle est particulièrement passionnée par Marguerite du « Faust » de Goethe. Pourquoi ce rapprochement entre Alima et l’héroïne du grand écrivain allemand ?

David Kpelly : J’ai senti, durant l’écriture, le besoin de trouver à Alima une forme d’ange-gardien pouvant l’aider à avancer. Et cet ange-gardien devait être un personnage de roman, c’est-à-dire suffisamment solide pour vaincre le réel. J’ai d’abord pensé à un personnage masculin qui pouvait être pour elle une sorte de refuge, mais j’ai finalement choisi Marguerite qui est un peu comme un miroir pour elle. C’est pourquoi elle s’est mirée dans Marguerite depuis le début jusqu’à la fin du roman. Mais c’est aussi pour moi une occasion de pousser les lecteurs qui ne l’ont pas encore lu vers ce très grand livre qu’est le « Faust » de Goethe.

La Manchette : L’Ivoirien Zopiro Le Charognard alias Le Général du Christ est l’un des personnages les plus emblématiques de ce roman. C’est un milicien pro-Gbagbo qui a fui la prison et la torture sous le régime d’Alassane Ouattara, et qui s’est réfugié au Mali où il est tour à tour pasteur, détective privé, vendeur de sextoys, brouteur, arnaqueur, proxénète… Avec sa personnalité aussi complexe qu’hilarante, il a donné un dynamisme particulier au texte à chaque fois qu’il entre en scène. Quelle est sa place et son message dans le roman ?

David Kpelly : Techniquement, Zopiro Le Charognard est celui qui permet à l’intrigue de ne pas s’essouffler. Mais il porte également, à travers son amour-répulsion de la France, un message politique qui colle très bien à la jeunesse africaine francophone d’aujourd’hui. Celle-là qui rêve par tous les moyens de s’affranchir de la France, mais en qui la France s’est si profondément enracinée qu’elle ne peut réfléchir sans elle. Ce que cela crée, c’est ce paradoxe que nous voyons chez Zopiro qui déclare haïr la France mais cherche tous les moyens pour y immigrer. Posez la question à la majorité des jeunes Africains francophones ce qu’ils pensent de la France. Ils vous diront qu’ils détestent ce pays. Et ils n’ont pas tort, parce qu’ils voient ce que la françafrique fait de leurs pays. Mais demandez-leur comment ils conçoivent leur avenir : vous verrez que tous leurs plans de vie tournent autour de la France ou une de ses ramifications. Et là non plus je ne les blâme pas. Une relation comme celle qui lie la France à ses anciennes colonies d’Afrique, ça ne se coupe pas aussi facilement, surtout avec seulement des pamphlets et des slogans hostiles.

La Manchette : Effectivement tous les jeunes Africains francophones veulent aujourd’hui s’affranchir de la France, mais c’est le moyen pour y arriver qui pose problème. Que préconisez-vous pour mettre enfin fin à cette relation qui, avouons-le, n’est pas du tout dans l’avantage de l’Afrique ?

David Kpelly : N’attendez surtout pas que je vous dise, comme je l’entends et lis ces derniers temps sur internet, qu’il faille chasser la France de l’Afrique en fermant RFI et France 24, en renvoyant les ambassadeurs français, en brûlant les instituts français et les entreprises françaises, en lançant une chasse aux sorcières aux Français, en créant notre propre monnaie… Soyons réalistes. Nos relations avec la France déprendront du rapport de force que nos pays réussiront à créer. Je trouve très drôle le fait que des pays qui tendent la main à la France en tout exigent d’elle un certain respect. Notre adage le dit si bien : « La main qui donne est celle qui est toujours au-dessus. » Je ne vois pas par quel miracle la France respecterait des pays dont les dirigeants sont choisis et maintenus au pouvoir par elle, des pays qui courent affolés vers elle chaque fois que leur sécurité intérieure est menacée, des pays qui lui tendent la sébile en larmes chaque fois qu’ils ont faim. C’est très simple : apprenons à payer nos factures et la France nous respectera.

La Manchette : Le terrorisme islamiste est l’un des thèmes principaux du livre. Le titre, d’ailleurs, y fait allusion, à travers le personnage principal Alima Sallaye. Pensez-vous que les pays africains, ceux du Sahel surtout, soient en mesure, aujourd’hui, d’affronter efficacement ce fléau sans les puissances occidentales ?

David Kpelly : Le problème n’est même pas la capacité de nos pays à vaincre le terrorisme islamiste. Je ne vais pas faire de comparaison en disant qu’il est presque impossible pour nos Etats de vaincre un mal que n’ont pas pu vaincre les Etats-Unis et l’Europe. Mais l’étape où nous sommes encore aujourd’hui dans nos pays est celle de la volonté. Nous n’avons même pas encore la volonté de vaincre ce mal. Sinon on n’assisterait pas à tous ces détournements que font les officiers de beaucoup de nos pays sur l’argent destiné à combattre le terrorisme. Au moment où de jeunes soldats sont au front, sans munitions et vivres des fois, en train de mourir, des hauts cadres des armées détournent de l’argent et du matériel de guerre dans leurs bureaux aseptisés. Il faudra d’abord dépasser cette étape avant de penser à notre capacité de vaincre le terrorisme.

La Manchette : Le roman est sombre, voire très noir. On y rit beaucoup, certes, mais les situations décrites et les parcours des personnages sont une vraie désolation. L’Afrique de l’Ouest, et par ricochet toute l’Afrique subsaharienne surtout francophone, s’en sortira-t-elle de si tôt ?

David Kpelly : Vous savez que ces choses ne sont pas faciles. L’essor de nos pays ne se décrètera pas à travers des incantations. Il faut une vison et des actions qui les portent. Il faut construire des écoles et des universités, former des médecins, des ingénieurs, des informaticiens, des économistes, des chercheurs sur place et surtout réussir à les garder et les valoriser. Il faut investir dans la culture, pour créer en chacun de nous la fierté d’appartenir à nos pays et la détermination de nous battre pour les développer. Mais avant tout il faut de la volonté. Ce que, hélas, nos pays n’ont pas pour le moment.

La Manchette : David Kpelly, merci de nous avoir accordé cet enrichissant entretien qui brosse les problèmes les plus brûlants de notre sous-région et de notre continent. Souhaitons bon vent à ce nouveau roman.

David Kpelly : C’est moi qui vous remercie infiniment. Je crois que ce qu’il nous est possible de faire pour le moment, c’est continuer de réfléchir ensemble sur le sort de nos pays. Sûrement que les solutions émergeront de ces réflexions. Demain ou un jour, qui sait ?

 

Propos recueillis par Sylvestre Beni.

David Kpelly, La Poétesse de Dieu, Paris, l’Harmattan, 2022, 302 pages.

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article