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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 02:33

 

ananissoh

Réflexions sur le roman, Ténèbres à midi, de l’auteur togolais Théo Ananissoh (Gallimard, 2010).

 

«Je suis rentré de France pour me mettre sous les ordres de quelqu’un qui aurait dû être mon domestique. Voilà le résumé de ma situation. »

La situation ? Celle d’un jeune intellectuel africain, togolais, Eric Bamezon, qui retourne chez lui, au Togo, après des études en France, et qui se voit catapulté comme conseiller à la Présidence, au service d’un régime pourri par la corruption, la prévarication, le meurtre… Sous l’apparente opulence dans laquelle vit le jeune conseiller à la Présidence, belle voiture, belles femmes, beaux costumes, gronde la voix du regret. Le regret de ne pas avoir été prudent, d’avoir accepté ce « poste juteux » qui cache en lui toute une flopée de dégradations. Car le régime qui l’utilise, avec lequel il travaille, est une assemblée de hyènes, de primitifs, des « êtres frustres qui n’ont aucun sens de l’horreur ». Eric Bamezon assiste, impuissant, non seulement à l’appauvrissement, la torture, la déshumanisation de son peuple par ce régime militaire conduit par le dictateur Bestia, mais aussi à l’infidélité de sa femme, Evelyne, devenue une conquête du Lieutenant N’Gassa, directeur du Port autonome, neveu du président Bestia. Une infidélité connue de toute la capitale, mais contre laquelle le cocu ne peut rien. «C’est institutionnel, le Président part en voyage avec la femme du Premier ministre ou tel ministre, le neveu a choisi la mienne », confesse-t-il, désemparé. La fuite non plus n’est possible, comme interdiction lui est faite de sortir du pays. Tout est préparé pour tuer dans le jeune intellectuel tout orgueil, amour-propre, et toute trace de morale. Pire, il a dû subir le « rite présidentiel », ce rite que le président Bestia impose à tout son entourage, et qui consiste à empoisonner, ou assister à l’empoisonnement d’un citoyen. Moraliste juré et auteur durant son séjour en France, homme d’esprit donc, Eric Bamezon, contrairement à presque tous les ténors du régime de Bestia, n’est pas prêt à fondre son orgueil, son humanité dans ces eaux troubles de l’animosité. Il se suicidera, avec un pistolet,  après une nuit de confidences passée en compagnie d’un écrivain du pays revenu d’Allemagne pour se ressourcer, convaincu que la place d’un homme d’esprit n’est pas dans cette bouillabaisse de meurtres et d’assassinats. Le choix est simple, c’est soit l’humiliation au quotidien, soit la mort. « Tu ne peux pas exprimer ta force avec un pays comme celui-ci. Il t’oblige à y renoncer, à retourner à la vie orale stupide », affirme-t-il à l’écrivain, quelques heures avant sa mort.

Ce petit roman de cent quarante pages, troisième de l’auteur, togolais vivant depuis longtemps en Allemagne, pose l’un des plus grands problèmes auxquels sont aujourd’hui confrontés les intellectuels africains en général, togolais en particulier. Faut-il retourner, après les études en Occident, dans cette dictature bancale, rampante, militaire, archaïque, éhontée, le Togo, servir un régime qui a depuis trop longtemps perdu toute notion d’humanité, et qui s’autorise tous les coups louches et lâches pour au jour le jour sauver un pouvoir qu’il ne mérite pas, et qui, comme tout bien volé, peut un jour ou l’autre être récupéré par le propriétaire, ou rester loin, en Occident, et voir la barbarie se plaire à écraser ceux que Césaire nommait dans Cahier d’un retour au pays natal « les malheurs qui n’ont point de bouche » ? La réponse, la plupart des intellectuels togolais, du moins ceux-là qui ont le souci de garder leur dignité, leur humanité, l’ont déjà trouvée, comme ils ont depuis longtemps, et peut-être sans hésiter, choisi leur camp. Demeurer loin, très loin de cette boucherie où on assassine, selon les mots du héros du roman « même ceux qui sont prudents… ». « Tu rentres, et tu restes avec ta capacité intellectuelle et ton sens moral si chèrement amenés à maturité sous le bras, comme un paquet encombrant que tu ne sais où poser.»  Mais alors, où poser et la capacité intellectuelle et le sens moral dans un pays où rien à part la force, la violence et la barbarie, garanties par les militaires, et les mensonges et matoiseries, servis par les machines à mentir constamment huilées par la richesse nationale, ne peut avoir droit de cité ? Ils connaissent, ces intellectuels togolais ayant décidé d’observer l’agonie de leur pays depuis l’Occident, des exemples, beaucoup d’exemples, de ces esprits étouffés, puis déshumanisés, et assassinés par la dictature togolaise, dans leur souci, leur noble mais naïf souci, de contribuer à changer quelque chose, juste quelque chose dans ce pays qui a, qui aura, toujours tant besoin d’eux.

Le problème particulier de l’écrivain y est aussi posé, le héros du roman étant un auteur durant ses années passées en France. Quelle posture doit-il adopter, l’écrivain africain en général, togolais en particulier, vis-à-vis du régime militaire, barbare, assassin, cinquantenaire de son pays ? Rester en Occident, et garder sa liberté de création, de représentation, le cas des écrivains africains baptisés ceux de la « migritude », ou s’associer aux noces des barbares, chanter le cantique des cannibales, et cesser d’écrire, comme le héros du roman, ou mal écrire – écrire sans son cœur, écrire sans son style -, comme on le voit, aujourd’hui, avec certains auteurs africains, togolais, devenus ou des chantres ou des collaborateurs, fussent-ils lointains, de la dictature de leurs pays ? Là aussi, la réponse, la plupart de nos écrivains la connaissent. Ils ont choisi. Les plus célèbres, à l’instar de l’auteur de Ténèbres à midi, Théo Ananissoh, à l’instar de Zinsou Agbota, de Sami Tchak, de Kossi Efoui… ceux à travers qui on retrouve, dans le monde entier, le Togo, ceux-là qui portent réellement le Togo, sont loin, très loin de leur Togo, et n’y retournent, généralement, que par saisons, juste pour sentir le pays, se sentir. Car ils le savent bien, le cas d’Eric Bamezon les avertit, le retour dans les ténèbres de la dictature, leurs ténèbres, c’est le suicide. Suicide !

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David Kpelly David Kpelly
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