Mardi 18 mars 2014 2 18 /03 /Mars /2014 23:26

ahumey

12e lettre ouverte au Premier ministre togolais, Arthème Ahoomey-Zunu

 

Bamako, le 18 mars 2014

Monsieur le Premier ministre,

J’espère que vous allez mieux maintenant, après ces longs mois passés dans les griffes de cette terrible maladie que nous autres de la tourbe ignorons toujours. Vous avez retrouvé, j’espère de tout cœur, votre forme et vos forces, et avez repris vos hautes fonctions au sommet de notre pays. Le Ciel soit loué. La bienséance nous recommande de nous soucier de la santé de nos dirigeants, quels qu’ils soient. Soit.

Monsieur le Premier ministre, j’espère que vous connaissez ce proverbe éwé qui stipule que quand on tue un serpent, il faut lui trancher la tête. Finir une fois pour de bon ce qu’on a commencé, telle est la sagesse. Je viens donc, Monsieur le Premier ministre, boucler ce que j’ai commencé il y a onze mois, depuis avril 2013. Je viens vous rappeler, pour la douzième et la dernière fois, que vous n’avez pas fait les enquêtes que vous avez promises sur les ondes de la Radio France internationale un matin du mois d’avril 2013, pour éclairer la mort de notre jeune frère Anselme Sinandaré, abattu par un de vos corps habillés, et punir son assassin. Peut-être que vous l’avez faite, cette enquête, mais nous n’en avons aucun résultat, nous.  Et nous attendons. Nous attendrons.

Monsieur le Premier ministre, quand, en avril 2013, j’avais décidé de vous interpeller chaque mois pour vous rappeler votre promesse, je savais très bien que mes appels ne feraient rien, ne peuvent rien faire, pour changer votre quotidien. J’étais même presque totalement convaincu que vous ne lirez même pas une seule ligne d’aucune de ces lettres. Mais chaque mois je vous les ai adressées avec la même détermination, avec l’enthousiasme d’un émetteur regardant devant lui un récepteur bien identifié. Douze fois consécutives en onze mois, j’ai fait ce ridicule geste désespéré de parler à quelqu’un qui ne m’écoute pas, à l’instar de cette vieille femme de mon village qui, dans les années quatre-vingt-dix, ayant perdu son fils unique, un jeune étudiant de 27 ans, partait chaque matin sur la tombe de ce dernier le saluer et se lancer dans un long monologue, convaincu que son fils l’écoutait et lui répondait. Elle avait continué ce geste chaque matin jusqu’à sa récente mort, malgré les moqueries des villageois qui avaient fini par la prendre pour une folle.

Monsieur le Premier ministre, j’y suis aussi allé de ma folie à moi pendant onze mois, sans aucun succès. Et malgré les multiples messages d’encouragement que je reçois chaque mois quand je vous envoie mes lettres, malgré ces dizaines de compatriotes qui se sont chargés, à l’approche de chaque 18 du mois, date à laquelle je vous envoie les lettres, de me rappeler de ne pas oublier « La Lettre », malgré ce message émouvant d’un internaute m’ayant écrit depuis Dapaong, se présentant comme un oncle d’Anselme, et qui m’a promis qu’il imprimera toutes mes lettres et les distribuera à toute la famille d’Anselme, même ceux qui ne savent pas lire, malgré tous ces arrière-goûts de satisfaction, je boucle ma série de lettres avec le désespoir d’un combattant qui dépose les armes, avec l’œil humide que présente le vaincu devant son vainqueur. Et si on me demandait de résumer en un seul mot l’affaire Anselme Sinandaré, je dirai simplement : TRAGEDIE.

Oui, Monsieur le Premier ministre, Tragédie, absolument ! Tragédie d’un enfant exécuté en plein jour, à ciel ouvert, devant des centaines d’yeux, mais dont personne n’a le droit de connaître l’assassin. Tragédie d’une mère à qui on ramène un enfant mort, le sien, une mère qui voit son sang, ses eaux, ses larmes, ses soupirs… anéantis en un brin de temps, une mère qui hurle, saute sur un corps raide qu’un lui présente comme son enfant, qui demande en larmes qui a assassiné son trésor, et à qui on donne pour toute réponse des soupirs mats : « On ne sait pas. » Tragédie d’une famille qu’on ampute gratuitement, injustement, d’un de ses membres, et qui ne sait à qui s’adresser pour avoir justice. Tragédie de tout un village, de toute une région, de tout un peuple qui s’est levé pour réclamer justice sur la mort d’un mineur innocent fauché, mais qui s’est très vite calmé, résigné, parce qu’il s’est rendu compte qu’il n’a même plus le droit d’être écouté. Tragédie, absolument, tragédie !

Monsieur le Premier ministre, je ne suis peut-être qu’un imposteur, cherchant à m’immiscer dans des affaires qui ne me regardent pas. Le proverbe éwé le dit si bien « On ne dit pas à un propriétaire venant chercher sa chèvre que cette dernière a une corde au cou. » Peut-être qu’Anselme vous appartenait, plus qu’à sa mère, plus qu’à son père, plus qu’à sa famille. Tous les Togolais vous appartiennent, et c’est vous, vous seuls qui décidez de ceux que vous devez tuer ou non... Il ne me reste, moi, qu’à continuer de me leurrer dans ma folie, parce que bientôt les douze lettres que je vous ai adressées iront en édition, comme je vous l’avais annoncé dès le début. A la sortie du livre, je vous enverrai un exemplaire. Je ne sais pas si vous le lirez. Cela m’est d’ailleurs égal, que vous le lisiez ou pas. Parce que je suis de plus en plus convaincu que vous qui nous dirigez et nous vos administrés n’avons au fond pas grand-chose à nous dire. Nous ne nous comprendrons pas. Puisque que ne parlons pas le même langage. Ah, ca non !

Très cordialement

Yao David Kpelly

 

 

Par David Kpelly
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Mardi 18 février 2014 2 18 /02 /Fév /2014 18:09

 

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Arthème Ahoomey-Zunu

 

11e lettre ouverte au Premier ministre togolais, Arthème Ahoomey-Zunu

 

Bamako, le 18 Février 2014

Monsieur le Premier ministre,

C’est avec une grande inquiétude que je vous envoie cette onzième lettre, l’avant-dernière de la série de lettres que j’ai décidé, depuis le mois d’avril de l’an passé, de vous envoyer chaque mois pour vous rappeler l’engagement que vous avez pris, le 18 avril 2013, sur les ondes de la Radio France internationale, RFI, de faire des enquêtes sur la mort de notre frère Anselme Sinandaré abattu quelques jours avant par un de vos policiers-militaires-gendarmes – il va falloir que vous organisiez un séminaire national pour nous expliquer la différence entre tout ce beau monde et leurs rôles joués sur la Terre de nos aïeux, le seul rôle que nous leur connaissons, nous autres de la tourbe, jusqu’ici, étant de lancer des gaz lacrymogènes, terroriser et abattre les citoyens.

Monsieur le Premier ministre, je disais, donc, que c’est avec une grande inquiétude que je vous envoie cette onzième lettre, parce que depuis votre retour au pays après votre hospitalisation en France, on vous voit moins, vous sent moins sur les médias. Et je suis inquiet parce que, vous connaissez, j’espère bien, ce proverbe du peuple éwé dont nous sommes issus, vous et moi, qui stipule que quand un vieux hernieux cesse subitement de gémir au milieu de la nuit, il faut avant toute chose lorgner le fabricant de cercueils. Mais ne parlons pas de malheur. Vous allez bien. Soit.

Monsieur le Premier ministre, il y a cette sagesse des vieux qui stipule qu’à force de fouiller les dépotoirs, le porcelet finit toujours par déterrer les intestins de son grand-père. Hier, en faisant sur vous des recherches, j’ai découvert beaucoup de discours que vous avez prononcés en plusieurs circonstances durant votre vie d’homme politique. J’en ai lu une dizaine, et j’ai remarqué comment, en ancien militant des droits de l’homme, et « spécialiste en défense des droits de l’homme » selon votre biographie, j’ai remarqué, disais-je, comment vous êtes si attaché, dans vos discours, aux valeurs de protection des citoyens, de justice, de paix… J’ai remarqué comment, dans vos discours, vous semblez être un homme politique très soucieux des droits de vos administrés.

Monsieur le Premier ministre, je voudrais juste vous citer et vous laisser réfléchir devant cet extrait : « … Pour ce qui est de la promotion des droits humains, l’examen périodique universel auquel nous nous sommes prêtés de bonne grâce à plusieurs  reprises à Genève, a permis de souligner  les  progrès  encourageants  que  notre  pays  a  réalisés  dans  ce  domaine. Nous devons  toutefois  accélérer  le  rythme  des  réformes    pour  nous  donner  les  moyens d’asseoir davantage la culture du respect des droits humains dans notre pays à travers la mise en place d’un cadre juridique et institutionnel adéquat. »

Monsieur le Premier ministre, ces mots sont sortis de votre bouche, oui, de votre bouche, dans une déclaration politique que vous avez faite le 18 septembre 2013 – cinq mois après l’assassinat d’Anselme. Vous êtes seul à savoir, Monsieur le Premier ministre, le seul pas que vous avez marqué, le seul acte que vous avez posé, le seul geste, aussi banal soit-il, que vous avez fait, pour que les droits humains avancent d’un seul pas dans notre pays. Et vous êtes également le seul à savoir combien de Togolais vous avez brimés dans leurs droits les plus élémentaires, combien vous avez torturés, combien vous avez humiliés, depuis ce beau discours.

Ce 18 avril 2013, quand vous parliez sur la Radio France internationale avec votre voix émue de militant des droits de l’homme, quand vous juriez que vous alliez, vous et votre gouvernement, tout faire pour que l’assassinat de notre frère soit puni, ceux qui ne vous connaissent pas, vous et tous les adeptes du paraître de notre pays, ceux qui ne savent pas que vous ne gouvernez que par le paraître, vous avaient sûrement pris au sérieux. Mais nous qui vous connaissons savions très bien que ce n’étaient que de nouveaux mots doux, beaux, pour paraître.

Voilà, Monsieur le Premier ministre, presque un an que vous n’avez pu rien faire pour punir l’assassin d’un enfant innocent de 12 ans abattu comme un fauve. Auriez-vous été aussi lent dans votre promesse si ce garçon avait été le vôtre ? Presque un an dans le sang, les larmes et les soupirs outre-tombe d’un enfant de 12 ans. Et rien. Rien. Vous qui ne pouvez pas prononcer un seul discours sans parler de « justice, de paix, de droits humains… » De quel droit humain êtes-vous donc le défenseur, Monsieur le Premier ministre ?

Très cordialement

Yao David Kpelly

 

 

Par David Kpelly
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Samedi 18 janvier 2014 6 18 /01 /Jan /2014 19:34

 

 

ZUNU

10e lettre ouverte au Premier ministre togolais Arthème Ahoomey-Zunu

 

Bamako, le 18 janvier 2014

Monsieur le Premier ministre,

C’est avec une très grande joie que j’ai appris, à travers la Presse, que vous êtes retourné à Lomé, après quelques semaines passées en France, hospitalisé pour une maladie dont le nom est tellement compliqué que nous autres, troupeaux de la plèbe, croyions qu’elle n’existe que sur papier, qu’elle ne peut pas vraiment attaquer, et qu’elle ne sert, surtout, qu’à justifier l’assassinat d’un enfant dont on ne veut assumer la responsabilité. Bonne arrivée, donc, cher frère. J’espère qu’on vous a fait ce rituel de chez nous, qui consiste à égorger un bélier aux pieds d’un visiteur de marque ou d’un voyageur qui revient d’une odyssée. Traverser et sortir sain et sauf d’un péro… péro… euh… bon, de votre maladie-là, cher frère, est vraiment un voyage homérique.

Monsieur le Premier ministre, vous connaissez, j’espère bien, cet adage de chez nous qui stipule que « tant que la plaie au genou n’est pas guérie, la tumeur à la naissance de la cuisse ne disparaît point ». Vous savez donc pourquoi je viens encore vers vous, ce 18 du mois, pour la dixième fois consécutive. L’enquête sur la mort de notre jeune frère Anselme Sinandaré assassiné par vos dogues en avril 2013, une enquête que vous avez promise à des millions d’oreilles de la Terre, et que nous n’avons pas encore eue. C’est juste un rappel, vous le savez, et je ne vais pas faire long. L’oreille attentive, dit la sagesse, n’a pas besoin d’avoir la taille d’un hamac.

Monsieur le Premier ministre, nous avons, nous autres, troupeaux de la plèbe, appris la décision de votre gouvernement de ne plus fêter le 13 Janvier, la fête qu’on nous a présentée depuis presque cinquante ans maintenant comme celle de notre Libération nationale, le jour qui a depuis été célébré comme le plus grand de notre pays. La raison : vous voulez renforcer le processus de réconciliation dans notre pays. Vous avez remarqué, vous, votre gouvernement, votre président et votre clan, vous avez donc remarqué que cette fête ne fait que diviser les Togolais, et comme vous ne voulez pas que les Togolais soient divisés, vous avez décidé qu’on ne la célèbre plus. Bravissimo ! Le serpent affirme que c’est parce qu’il regrette ne pas avoir des mains pour applaudir la tourterelle chaque fois qu’elle chante, qu’il se contente de l’écouter, enroulé sous l’herbe. Si nous, Togolais, avions eu cent mains, chacun, on vous aurait applaudis pour que toute la Terre écoute nos ovations devant votre si brillante décision.

Monsieur le Premier ministre, pensez-vous vraiment, comme vous voulez nous le faire croire, qu’en ne célébrant plus en grandes pompes le 13 janvier, le cœur meurtri d’un Togolais, d’un seul Togolais, se laissera toucher par le moindre rayon de pardon, de réconciliation ? La non-célébration du 13 Janvier rendra-t-elle justice à tous ces Togolais dont des parents, des enfants, des conjoints, des proches, des amis… ont été assassinés, mutilés, torturés, brûlés, noyés, envoyés en exil, dénaturés par une seule et unique main, celle du Léviathan que vous servez ? Tous ces Togolais qui, fatigués de pleurer et crier justice sans être écoutés, ont fini par se sentir étrangers, indésirables dans leur propre patrie ?

Monsieur le Premier ministre, en voulant trop sangloter aux funérailles de son beau-père, on finit par montrer sa bouche édentée à sa belle-mère, dit le dicton. Vous devez comprendre, Monsieur le Premier ministre, vous, votre gouvernement, votre président et votre clan, que votre silence vous va mieux aujourd’hui que tout discours. Que l’inaction vous va mieux aujourd’hui que toute action désordonnée, gauche, qui ne fait qu’accentuer votre échec à unir le Togo. Que l’indécision vous sert mieux aujourd’hui que toute décision que vous aboyez sachant bien que vous ne la respecterez pas. Vous auriez mieux fait de continuer à fêter votre 13 Janvier – permettant au moins chaque année aux femmes de vos policiers, de vos militaires, de vos gendarmes d’avoir gratuitement de nouveaux pagnes -, vous auriez dû laisser ce 13 janvier comme vous l’a transmis votre regretté père de la nation, au lieu de faire de sa suppression une nouvelle occasion pour vous ridiculiser dans vos éternels échecs.

Monsieur le Premier ministre, la réconciliation, vous le savez très bien, elle n’a rien à voir avec le 13 Janvier et son abolition. Elle commencera, la vraie réconciliation au Togo, par des enquêtes, de vraies, sur les martyrs, tous les martyrs du Togo. Prenez vos responsabilités vis-à-vis de vos victimes. Prenez vos responsabilités devant l’assassinat de ce pauvre petit innocent, Anselme Sinandaré. Ce n’est pas vous, Monsieur le Premier ministre, qui l’avez tué, Anselme. Ah, ça non ! Vous ne savez peut-être même pas qui l’a tué. Mais vous avez promis de nous éclairer sur sa mort, parce que vous savez que vous en avez les moyens. Et nous vous attendons. Depuis neuf mois.

Très cordialement

Yao David Kpelly

 

 

Par David Kpelly
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Lundi 13 janvier 2014 1 13 /01 /Jan /2014 16:22

tOGO UNION

 

 

Le 13 janvier, fête dite la Libération nationale est officiellement abolie, à jamais reléguée dans les  poubelles de l’histoire d’où il n’aurait jamais du sortir. Mais cette décision de Faure Gnassingbé n’est pas si courageuse qu’elle en a l’air. Il ne s’agit pas d’une révolution des mentalités pour plus de progrès dans les relations entre les Togolais, on peut craindre qu’il ne s’agisse d’une opération de communication destinée à détourner les faits et à occulter l’histoire du Togo.

 

Contrairement à son habitude, pour un gouvernement qui aime les effets d’annonce,  c’est par un communiqué très laconique que le gouvernement informe que le 13 janvier, fête de la Libération nationale, est supprimé, relégué dans les poubelles de l’Histoire. Le 13 janvier ne sera plus férié, chômé et payé, selon le communiqué :

 

"Cette année, les manifestations et les commémorations officielles marquant habituellement le 13 janvier n'auront pas lieu."

 

Et  ce n’est pas fini : "Cette date sera une journée, placée sous le signe du recueillement."

Une décision prise à la surprise générale. Et pourtant, dans son discours de fin d’année, le président Faure Gnassingbé n’avait laissé transparaitre  aucune signe de cette décision. Il s’était contenté de mettre  à l’indignation populaire les enseignants et les hospitaliers, accusés de saboter ses" efforts" de redressement de l’économie par des demandes d’augmentation de salaire exorbitante, et de faire rêvasser les populations que la prospérité les entend au tournant.

 

Bien qu’il fût avare de mots, le communiqué trahit quelque peu les conditions de l’abolition du 13 janvier. Certes, l’idée de suppression était dans l’air sous l’impulsion du Premier ministre Edem Kodjo, gêné aux entournures de célébrer l’événement durant son deuxième premier-ministère, et c’est  également l’une des  fortes recommandations de la CVJR. Mais on ne savait pas réellement par quoi le remplacer et tout le monde dans l’entourage du chef de l’Etat n’était pas prêt à cette suppression.

 

D’où le début du communiqué qui renvoie à la saint-glinglin le contenu du prochain 13 janvier, les "réflexions" étant "en cours".

 

" Dans le cadre de la consolidation de la réconciliation et de l'apaisement, des réflexions sont en cours en vue d'instituer une journée nationale de réconciliation."

 

Tout de même si on n’en connait pas le contenu, l’esprit est délivré :

 

" La célébration chaque année de cette journée permettra aux Togolais de renouveler leur engagement à vivre ensemble dans la paix, la compréhension mutuelle et la cohésion."

 

Même si on ne sait que faire réellement l’année prochaine, le 13 janvier est supprimé, et c’est l’essentiel. Arrivé au pouvoir en 2005 lors d’une marche macabre (400 à 500 morts selon la Commission des Nations Unies), Faure Gnassingbé s’est débarrassé petit à petit de quelques symboles du pouvoir de son père Eyadema. Le RPT, l’ancien parti unique, part-Etat, a été dissous et son remplacement  pourvu par un avatar aux contours imprécis, UNIR. Le mode de fonctionnement de ce parti reste peut-être le même, avec une culture du chef héritée du parti unique, mais le renouvellement des générations s’opère et certaines habitudes se perdent.

L’abolition du 13 janvier, aussi vieux que le RPT, est la consécration d’une volonté manifeste mais quelque frileuse de dissoudre l’héritage encombrant du général. Il faut dire que cette célébration est l’une des plus polémiques, des plus confuses, qui soient.

 

Le 13 janvier en question est celui de janvier 1967, qui coïncide avec la prise du pouvoir par l’armée, mettant fin à la IIème République. L’an passé, on a fêté le 46ème anniversaire, alors que l’armée n’est plus officiellement au pouvoir et que le Togo est passé à un régime multipartite et civil depuis le référendum  d’octobre 1992.

 

Toutefois la "Libération nationale" célébrée est en réalité le 13 janvier 1963, celui de l’assassinat du Président Sylvanus Olympio, le père de l’indépendance, dans des conditions non encore élucidées. Mais Eyadema s’était autoproclamé l’assassin, et toute une littérature officielle glorifiait ce meurtre tout en vouant aux gémonies le premier président démocratiquement élu. L’assassinat d’Olympio était le mythe fondateur du régime d’Eyadema, cela avait tout son sens puisque sans ce meurtre dont il se prévalait, son régime n’avait aucune légitimité.

 

Eyadema mort, célébrer l’événement tenait  alors d’une aberration voire contre-productif alors qu’on mène une politique d’apaisement et de réconciliation nationale d’autant plus que Gilchrist Olympio, fils de Sylvanus, opposant historique et leader de l’UFC, est devenu l’allié de Faure Gnassingbé, après la signature d’un accord politique, sous l’impulsion de la communauté catholique de San’t Egidio.

 

Il était donc dans l’ordre normal des choses que la fête du 13 janvier disparût…en dépit des résistances au sein de la vieille garde de l’armée.

 

Néanmoins il ne suffit pas de  supprimer une date dans l’histoire pour l’effacer de la mémoire des peuples. Et même si le 13  janvier sera placé sous le signe du " recueillement" et de la "réconciliation", il n’en reste pas moins qu’il est le jour de l’assassinat du Président Sylvanus Olympio,   du père de l’indépendance, que les circonstances exactes de ce scandale sont inconnues, que les auteurs sont inconnus.

 

51 ans après son assassinat, les questions qui, quand, comment, pourquoi  Sylvanus Olympio a été tué demeurent toujours un mystère. Il n’y eut jamais d’enquête officielle.

 

Le passé éclaire le présent et prépare l’avenir

 

Et en voulant placer cette journée sur le statut de la réconciliation et du recueillement, Faure Gnassingbé tente en réalité une réécriture de l’histoire en passant par pertes et profits l’assassinat du Président Olympio au lieu d’établir une commission nationale de vérité sur le sujet. Cela devrait plutôt profiter à son père dont on ne sait quel rôle assez trouble il joua dans cette affaire, et qu’il fit passer pour le "Père de la nation", et s’empressa de donner son à l’aéroport international de Lomé. Si Eyadema n’est pas le tombeur de Sylvanus Olympio, a-t-on peur de le présenter comme un imposteur entré par effraction au pouvoir et un exécrable collabo de la France néocoloniale ?

C’est le passé qui éclaire la marche des peuples au présent. "Quand le passé n'éclaire plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres", écrit Alexis de Tocqueville. Et le Togo croupit dans le cas d’espèce. Occulter l’enquête officielle de la mort de Sylvanus Olympio et prétendre à la réconciliation, c’est marcher dans le  même mensonge établi depuis 51 ans. C’est de faire de la réconciliation et la paix de vains mots.  Ce qui ne manquera pas de nous exploser à la figure comme par le passé.

 

Déjà, avec la CVJR  il y a eu un semblant de tentative d’élucider  le mystère de la mort d’Olympio,  mais cela a vite tourné au comique burlesque. L’armée est intervenue manu militari pour interrompre les débats et exposer sa vérité des faits, et un vieil affabulateur, enseignant à la retraite, a tourné la CVJR en bourrique par des affirmations à faire fuir un simple étudiant en histoire. S’étant présenté devant la CVJR comme détenant la vérité sur l’auteur de l’assassinat, il a donné le nom d’un gendarme français connu uniquement par son patronyme Pauc.  Sa source ? Son cousin, un cuisinier à la résidence du Président Olympio, mort depuis.  Si on s’est toujours dit, qu’au regard du théâtre du crime-  non loin de la résidence du président-, les cuisiniers et les boys devraient savoir qui a tiré, comment peut-on écrire l’histoire en se basant sur une source orale aussi singulière sans possibilités de recoupement ?

 

Des raisons militent pourtant en faveur d’une enquête officielle sur cet assassinat.

Tout d’abord, la mort de Sylvanus Olympio se situerait dans le cadre de la reprise néocoloniale de ses anciennes colonies par la France. Une telle situation de mise sous-tutelle de la souveraineté nationale  de pays Africains par la France pour en faire sa chasse gardée est appelée la françafrique, un scandale à l’origine du destin dramatique des pays africains fait d’absence de démocratie, de dictature, de corruption et de mal développement.

 

 Selon l’historien Atsutsé Agbobli, et l’essayiste René Dumont (L’Afrique noire est mal partie), le père de l’Indépendance du Togo était le seul en Afrique Noire ayant une vision de l’économie et du destin de son pays. Polyglotte, diplômé de la London School of Economics et de l’Université de Vienne, Olympio était doté d’une culture qui n’avait rien à envier aux dirigeants occidentaux de l’époque. Il mettait en place une politique de sortie des griffes de la France, à savoir l’institution d’une monnaie nationale, une politique de développement économique calquée sur le système fédéral allemand de développement des régions, étaient en voie. 51 ans après son assassinat, le Togo  utilise le franc CFA ( Franc des colonies d’Afrique) et fait partie de ce qu’on appelle le pré carré francophone d’Afrique.

  Le commandant de la gendarmerie nationale de l’époque, Georges Maitrier, est considéré par certains historiens comme l’exécuteur ou en tout  l’instigateur du crime. Il importe de savoir si délibérément la France a essayé de nous empêcher de voler de nos propres ailes et a ainsi agi sur notre destin de nation.

 

Ensuite, les circonstances de la mort demeurent floues. Les faits ne sont pas établis, car aucune source officielle ne vient les confirmer. Les Etats-Unis et la   France n’ont pas encore déclassifié les archives relatives à ce crime, et on se doute que la France le fasse jamais. La nuit du 12 au 13 janvier, avant d’être abattu au petit matin face à l’ambassade des Etats-Unis jouxtant sa résidence, le président aurait sauté dans l’enceinte de l’ambassade des Etats-Unis, où il se serait caché dans un véhicule.  L’ambassadeur français Mazoyer aurait joint son homologue américain Poullada pour l’informer de la présence du Président  au sein de l’ambassade. Des photocopies de câbles envoyés de l’ambassade américaine à Lomé au département d’Etat- des photocopies parues dans le journal Black   du 15 mai 1985- tendraient à confirmer ces faits, sauf que Poullada nie avoir vu le Président. Comment cela eût-il  été possible ?

 

L’histoire ne se répète généralement pas. Pour des raisons géopolitiques, le 17 janvier 1961, un complot belgo-américain eut raison de la vie de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo soupçonné de s’allier aux Soviétiques. Le 13 janvier 1963, une entente franco-américaine fut-elle à la base de la disparition de Sylvanus Olympio ?

 

Le père de l’indépendance du Togo, un libéral convaincu, était idéologiquement marqué dans le camp occidental, et il était opposant à Kwame Nkrumah,  tiers-mondiste, plutôt abonné dans le camp soviétique. Il fut alors impossible de l’éliminer  pour faire place à un nouvel allié des Occidentaux. Mais la Guerre froide était une période horrible, où le cynisme l’emportait sur tout realpolitik et toute morale en politique. La France a constitué son pré carré africain avec la bénédiction américaine. Les Américains ont-ils pu fermer les yeux sur l’assassinat de Sylvanus Olympio pour que la France, leur alliée, sortie humiliée et affaiblie de la 2nde Guerre mondiale dispose de  sa chasse gardée ?

 

La loi américaine, la Freedom of Information Act (FOIA) permet à des ressortissants africains de nationalité américaine d’obliger le gouvernement fédéral  à déclassifier les archives d’informations relatives à des actions du gouvernement  américain sur leur territoire d’origine. Des ressortissants togolais aux Etats-Unis organisés en association  ne pourraient-ils pas obtenir cette autorisation ?

Enfin, l’histoire politique intérieure du Togo est toujours dominée par l’opposition des figures Eyadema-Olympio.  Ce qui laisse croire en réalité que le problème togolais fut longtemps un conflit entre les Olympio et les Gnassingbé, et qu’une réconciliation entre les fils de ces deux familles mettrait fin à la crise politique.

 

Compte tenu du passé et de l’absence  de travaux d’historiens, on ne connait presque pas grande chose de la nature même du régime de Sylvanus Olympio, alors que celui d’Eyadema est marqué au fer rouge par son lourd passif économique désastreux et son bilan dramatique en matière des droits de l’homme. Despote éclairé, dictateur, démocrate, il est difficile de savoir ce que fut réellement le premier président.  Avant de réécrire son livre Sylvanus Olympio, l’historien Atsutsé Agbobli le présente  comme un visionnaire mué en despote éclairé voire en dictateur à qui on vouait un culte de la personnalité, sa date de naissance étant érigé en jour anniversaire officiel de la République. D’autres intellectuels le présentent comme le premier fondateur de parti unique, le Comite de l’unité togolaise (CUT) son parti a remporté par des tours de passe passe juridique l’ensemble des sièges aux élections de 1961, devenant de fait un parti unique.  Son règne était-il l’âge d’or  comme le suggère l’imaginaire populaire, savamment entretenu par certaines formations politiques ?

 

 Sylvanus Olympio est un fonds de commerce sur lequel plusieurs partis politiques ont construit leur existence : Le RPT, l’UFC et l’ANC. Les deux derniers se réclament de l’héritage olympiste. L’UFC se considère comme l’héritier du CUT, et son fils Gilchrist Olympio fut longtemps impossible à battre par ses adversaires de l’opposition du seul fait qu’il est le fils du père de l’indépendance. Un mythe difficile à combattre, et celui qui le combat est vite fait d’être considéré comme un suppôt d’Eyadema, son supposé tombeur. Il en est de même de l’ANC, qui a repris le flambeau de l’UFC et surfe sur ces idées reçues. D’ailleurs, malgré la suppression du 13 janvier, l’ANC a prévu des manifestations dans le cadre de l’anniversaire de la mort du président Sylvanus Olympio, "seul président démocratiquement élu", selon le communiqué de parti.

 

Etablir la vérité sur l’histoire d’Olympio c’est aider les Togolais à regarder proprement en face le passé pour pouvoir construire le présent et faire face aux défis du futur.

 

C’est pour cela qu’il importe de faire une enquête officielle sur l’assassinat du père de l’indépendance. Il s’agit d’un impératif de mémoire. Le Parlement belge s’est penché sur la mort de Patrice Lumumba, a reconnu le rôle pas très glorieux de la Belgique dans le destin du Congo. Pourquoi le Togo est-il si frileux de chercher à comprendre son passé ?

 

Par Tony Feda

 

Par David Kpelly
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