Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 11:57

 

Mon rapport avec la musique en général, et le rap en particulier, est le même que celui que j’entretiens avec la littérature.  Je lis plus un  morceau rap que je ne l’écoute. Parce que quoi qu’on dise, le rap, par sa naissance, par ses exploits, reste avant tout un rythme de la conscience, du combat, tout comme le reggae.

 

J’ai pris un très grand plaisir à écouter, mais surtout à penser les mots du morceau « Rebelle » de Iss Bill, jeune rappeur malien avec qui, depuis des mois, je discute de temps en temps sur Facebook des problèmes de notre continent. « Nos problèmes ont du poids et donc j’écris avec la plume d’un albatros », qu’il slame dans le morceau.

 

La rage, la rage positive qui fait vaincre la peur, la paresse et l’indécision, la nécessaire rage qui donne de grandes ambitions et qui fait passer à l’action coule du début jusqu’à la fin de son morceau. Il n’y va pas par quatre chemins parce que sa langue, il connaît sa place : « Et qu’est-ce que ma langue ferait dans ma poche ? » interroge-il dans la chanson.

Chacun en prend pour son compte, du nostalgique africain qui à force de voir le Blanc derrière tous ses échecs arrive à ne plus voir les atrocités des dirigeants africains sous son nez : « Quand cessera-t-on de voir le Blanc quand devant nous brillent les bêtises de nos dirigeants ? », le deux poids deux mesures de la communauté internationale : « X et Y ont tous merdé, qu’est-ce que Y fait à la CPI quand X traine en RCI ? », les faux héros qui trichent avec l’histoire : « Je ne veux pas entrer dans l’histoire en trichant comme Haya Sanogo »…

 

Un très beau morceau à écouter, mais surtout à méditer. Pour que l’art continue d’être, au-delà du créateur de beauté, un constructeur d’intelligence, un éveilleur de conscience.

 

Iss Bill, Rebelle, in « Les Aventures d’IBK », 2015.

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 00:19

http://www.rdc-elections2016.com/wp-content/uploads/2014/11/manif-togo-1140x641.jpg 

 

La honte. Ce pesant, louche, avilissant sentiment ne nous quitte plus quand il nous faut nous présenter, parler de nous devant les autres. Parler de nous, décliner notre identité, citer notre pays d’origine, le Togo. Que pensions-nous, que pensons-nous ? A un moment quand même, il faut commencer à subir la puanteur du cadavre qu’on n’a pas voulu enterrer.

 

Nous donnons aujourd’hui, Togolais, devant les yeux des autres, l’image d’hommes lâches, incapables, poltrons, louches à la limite, abritant, cautionnant l’un des régimes les plus hideux, barbares, éhontés et sanguinaires d’Afrique. Le contraste est là, notre laideur saute aux yeux parmi tous nos voisins passés à autre chose depuis, eux pourtant qui n’ont pas connu les mêmes affres que nous. Même le Burkina Faso, qui nous aidait, il y a juste quelques mois, à cacher notre miasme, est sorti du sanctuaire maudit des dieux assemblés par balles de fusils, gaz lacrymogène, mensonges, assassinats…

 

Et nous en sommes toujours là, nous autres, dodelinant de la tête, tels des somnambules indécis, devant le même régime qui a écourté, anéanti tous nos rêves depuis 50 ans maintenant. Si nous, Togolais qui voulons le changement, la majorité, l’écrasante majorité donc, ne sommes pas responsables de ce Togo honteux que nous avons aujourd’hui devant nous, qui l’est alors ? Ceux qui le pillent ? Ils sont dans leur rôle eux, et, reconnaissons-le, orgueil de vaincus dignes, reconnaissons que les pilleurs du Togo font bien, très bien leur travail. C’est nous qui ne faisons pas notre travail, ou qui ne l’avons pas assez fait.

 

Je lis ici et là, la lobotomie de la religion aidant, beaucoup affirmant que Dieu a abandonné le Togo. Ah bon ? Parce qu’Il est obligé, Dieu, de ne pas abandonner un pays que nous, ses propres propriétaires, avons abandonné ?

Nous voilà, nous qui sommes aujourd’hui en train de pleurer sur notre pays. Nous voilà comme nous sommes. A côté des hypocrites qui pour leurs intérêts quotidiens vomissent la dictature en privé mais l’applaudissent en public, il y a ceux qui se disent fatigués parce qu’ils ont tout essayé sans succès, il y a nous qui avons déserté et qui croyons nous rattraper à travers nos coups de gueule au mieux bénins au pire ridicules sur Internet, il y a ceux qui vivent dans des pays qu’ils ont fini par prendre pour les leurs, qui ne parlent du Togo chaque fois qu’on leur en parle qu’en cinq mots : « Le Togo ne changera plus. »… Nous voilà donc.

 

Nous qui vivons hors du Togo, oui, nous, avec notre très grand nombre, avec le potentiel que nous représentons pour ce pays, combien de fois avons-nous eu l’idée, avons-nous une seule fois eu l’idée, avons-nous déjà une seule fois osé l’idée de nous concerter, de nous organiser, de retourner tous, ensemble, au pays pour deux ou trois jours pour supporter nos frères qui sont sur le terrain ? Oui, une telle action demande de nous des sacrifices, des « pertes » pratiques (sont-ce des pertes au fait ?) : billet d’avion ou de bus, congés, hébergement au pays, risques de se faire du mal dans un pays où on tire par plaisir sur tous ceux qui ne chantent pas, ne dansent pas le pouvoir, risques de… perte de… Oui mais, avant de nous poser toutes ces questions sur les risques et pertes liés à nos engagements, nos vrais engagements pour le Togo, demandons-nous si nous voulons vraiment que ce pays soit libre. C’est une proposition parmi dix mille. Pensons-y !

 

En voyant Francis Pedro, vice président de la CENI, chercher à empêcher le président de la CENI de proclamer en direct sur la télévision togolaise les faux résultats fabriqués par la dictature, en le voyant s’exposer à tous les risques que son geste peut engendrer face à une barbarie comme celle du Togo, j’ai vu, dans ses yeux, la détermination, la rage que doit avoir le combattant conscient qu’il a devant lui un adversaire pas facile. Et quand je me suis vu, moi, dans la glace, j’ai vu, dans mes yeux, des larmes, la peur, l’indécision, la lâcheté… la honte !

 

Togolais adeptes du changement, regardons-nous tous aujourd’hui dans les yeux, regardons-nous face à notre histoire, face à notre présent, face à notre avenir, l’avenir de nos enfants, regardons-nous face à ce que nous dirons demain quand on nous demandera ce que nous avons fait de notre Togo d’aujourd’hui, qui demain sera le Togo d’hier, regardons-nous et vérifions si nous avons, dans les yeux, à côté des larmes inutiles que nous pleurons aujourd’hui, vérifions si nous avons la détermination et la rage nécessaires pour libérer notre pays. Le Togo est là, pour le moment, dans les mains des hommes de mauvaise foi et des soudards brutaux, imprésentables mais présents chaque fois qu’il faut défendre leur butin. Et eux, ils n’ont pas peur. Ils ne pleurnichent pas !

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 12:27

http://yemenobserver.com/images/Ban%20Ki-moon%20Negotiation%20Is%20The%20Only%20Option%20For%20Resolving%20Yemens%20Crisis.jpg?keepThis=true&TB_iframe=true

Bamako, le 30 avril 2015

Très chers respectables grands messieurs de l’ONU,

 

Pour commencer, comme dans toute correspondance polie, je me présente. Je m’appelle Kpelly (le nom de mes pères) Yao (les garçons nés jeudi dans mon ethnie s’appellent ainsi), Mawuenya (« C’est Dieu qui sait » dans ma langue maternelle) David (un de vos noms-là que nous autres nègres dont vous avez lavé la tête sommes obligés de prendre pour faire civilisés.) Je suis Togolais, mais j’habite au Mali, l’un des pays africains que vous avez occupés, euh, non, que vous êtes en train de protéger à travers une de vos très grandes et vastes missions en Afrique, la MINUSMA.

 

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, je vous écris à propos de mon pays, le Togo. Je sais, oui, je sais très bien que vous aurez besoin de consulter un globe terrestre pour vérifier si un pays de ce nom existe quelque part dans le vaste monde sauvage, rétrograde et analphabète que constituent tous les pays qui ne sont pas les vôtres. Ne vous gênez pas, je peux vous aider à vérifier que ça existe, le Togo. Il suffit juste de voir vos deux derniers classements sur le bonheur au monde, et le Togo y est le pays que vous avez classé dernier, sur 158 pays.

 

Je vous interpelle donc, moi Togolais malheureux (si si, un originaire du Togo s’appelle «Togolais »), sur les élections présidentielles dans mon pays.

 

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, comme dans toutes les républiques (même « bananières » comme vous avez baptisé certaines républiques du monde sauvage qui n’est pas le vôtre) comme dans vos pays civilisés, nous votons aussi dans nos bananeraies. Nous votons aussi au Togo, comme vos citoyens. Nous votons aussi pour élire nos maires, nos députés, mais surtout nos présidents. Et, ô miracle, vous n’allez pas le croire, nous aussi nous aimons le changement et le progrès. Mais voilà que depuis cinquante maintenant, malgré les élections, malgré nos votes pour le changement, nous autres, Togolais malheureux, nous retrouvons avec le même régime au pouvoir, la même famille, avec un fils qui a succédé, depuis 10 ans maintenant, à son père qui nous a gouvernés pendant 38 ans. 48 ans pour le père et le fils, comme dans un royaume !

 

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, voilà notre problème de Togolais malheureux. Nous votons chaque fois pour changer le régime qui nous rend malheureux depuis cinquante ans maintenant, mais nous nous retrouvons toujours avec ce régime. Nous venons, il y a juste six jours, de voter pour une nouvelle fois, et, pour une nouvelle fois, on nous dit que c’est le même régime qui a gagné. Et nous ne comprenons pas. Nous ne pouvons pas comprendre. Et nous vous interpellons.

 

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, nous sommes dans l’obligation de vous interpeller parce que c’est vous, nous a-t-on dit, qui approuvez toutes les élections qui se passent sur la planète, même dans les républiques bananières. C’est vous, dont l’organisation regroupe presque tous les pays au monde qui validez définitivement les présidents élus. Et nous, Togolais malheureux, ne comprenons pas pourquoi vous validez toujours le même régime qui nous dirige depuis cinquante ans et qui a fait de nous le peuple le plus malheureux au monde selon vos classements.

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, ne vous est-il jamais passé par l’esprit de vous demander pourquoi un peuple si martyrisé et qui n’est pas connu comme étant le plus bête, le plus masochiste au monde doit toujours voter le même régime qui lui fait tant de mal ? N’avez-vous jamais eu aucun doute sur les résultats des élections au Togo, en vous référant à vos propres classements ? Eh bien, si vous n’en avez jamais eu, c’est que vous êtes soit des plaisantins qui n’accordez aucun crédit aux classements que vous dressez vous-mêmes, soit des criminels à qui la souffrance des peuples ne dit rien, soit des lourdauds qui ne pouvez pas comprendre la très simple évidence qu’un peuple ne peut pas éternellement voter un régime qui le flagelle année après année, décennie après décennie.  Et, pour vous dire la vérité, pour nous autres Togolais malheureux, vous êtes les trois : des plaisantins-criminels-lourdauds qui passez votre temps à ne rien faire, qui enflammez la situation politico-sociale dans les pays pour aller les occuper par vos vastes missions inutiles et budgétivores.

 

Chers respectables grands messieurs de l’ONU, comme le dit un adage de chez nous : « On n’empêche pas un enfant qu’on a frappé de pleurer. » Voilà ce que nous avons à vous dire. Et si cela peut vous rassurer, nous attendons votre mission qui viendra nous calmer, nous protéger et nous nourrir quand notre pays finira par s’enflammer de ses frustrations, haines, déceptions et malheurs. Nous l’attendons, votre mission. Comme l’ONUCI, la MONUSCO, la MINUSMA, préparez-nous la MONUSTO… comme ce n’est que ce que vous pouvez faire. Nous vous attendons.

 

Cordialement

 

Un Togolais très très très malheureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 19:10

 

Hier soir, j’ai eu une petite discussion en messagerie Facebook avec un internaute africain qui m’interpellait sur mon soutien à Raif Badawi, blogueur saoudien actuellement en prison en Arabie Saoudite pour des propos jugés blasphématoires par les autorités saoudiennes. L’internaute ne partageait pas mon zèle dans le soutien de Raif Badawi, car, selon lui, les Arabes, à commencer par Raif Badawi, ne feraient pas pareil à un Noir emprisonné.

 


Que dire ? Il est vrai que nous vivons dans un monde où nos différences raciales, ethniques, religieuses, politiques, greffées par nos petits intérêts sont si visibles qu’il serait malhonnête de les nier. Mais, nous vivons également dans un monde où certains (on les appelle par ironie des « rêveurs ») croient encore que certains idéaux, certains combats dépassent nos ethnies, nos races, nos religions…

 

Quand, entre mars et septembre 2012, en pleine crise sociopolitique malienne, j’ai reçu des menaces d’agression et même de mort successivement de milices de la junte militaire au pouvoir dans le temps et des islamistes, suite à des articles publiés dans mes blogs et dans des journaux, durant ces six mois où ma vie était sérieusement menacée au Mali, la première personne qui m’avait proposé de me faire quitter le Mali pour me mettre en sécurité était un Français, un Blanc. La seule relation qui me liait à lui était qu’il me lisait depuis quelques temps, et disait beaucoup aimer ce que je faisais. Un simple lecteur, blanc, qui me proposait son entière assistance, pour me protéger, moi et ma plume. Je l’avais gracieusement remercié, et avais décliné son offre. Tout allait bien, lui avais-je dit, rien n’allait m’arriver.

 

Oui, certains idéaux, certains combats dépassent nos différences, toutes nos différences. Badawi est arabe. Je suis noir. Mais je souffre avec lui. Parce qu’il souffre pour sa plume. Il n’avait que sa plume. Je n’ai que ma plume. Il souffre pour sa plume, et je souffre avec lui. Qu’on se le dise, je suis noir, mais je me sens plus proche d’un Blanc, d'un Arabe, d’un Jaune, d’un Rouge… martyrisés pour s’être exprimés que d’un Noir ignare, inerte, drapé dans ses contradictions et qui ne voit ses problèmes, ses échecs que dans les autres.

 

Je ne soutiens pas Badawi parce que les Arabes ont soutenu ou soutiennent les Noirs. Je le soutiens parce qu’il est emprisonné pour une bonne cause : la liberté d’expression. Si demain je me retrouve en prison comme Badawi aujourd’hui, pour une bonne cause, qu’aucun Arabe, aucun Blanc, aucun Jaune, aucun Noir ne me soutienne ! Mais j’ai une conviction, des hommes me soutiendront, et ils ne seront ni arabes, ni blancs, ni jaunes, ni noirs... mais des hommes. Pour la bonne cause. Car la bonne cause, elle n’a ni race, ni pays, ni religion. Je suis noir. Et je suis Badawi.

 

Soutenons Raif Badawi, signons la pétition pour sa libération : ici

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 12:35

 

Depuis hier que je l’ai vue, l’image me démange, m’enrage. Me traumatise. Un homme couché, le corps zébré de blessures. Raif Badawi, blogueur saoudien, ayant le même âge que moi, condamné à dix ans de prison et mille coups de fouets pour avoir « insulté l’islam ». Il n’a reçu pour le moment que 50 coups. 50 coups sur mille. Et il semble déjà si atteint. Si mort.

 

Des questions. Des questions. Comment vit-il, survit-il ? A quoi, à qui pense-t-il ? Que pense-t-il de lui, des autres, de son pays, de Dieu, le Dieu au nom duquel il est martyrisé ? Sa mère, le voit-elle ? A-t-elle vu cette image ? Son fils, neuf mois de souffrances et des heures d’agonie de travail. Flagellé à mort pour avoir osé penser, exprimer son humanité. Que pense-telle, sa mère, de ceux qui tuent son fils, du Dieu au nom duquel on tue son fils ?

Et sa femme, l’autre mère de l’homme, sa femme qui vit en exil au Canada avec ses enfants, comment réagit-elle en voyant cette photo ? Que dit-elle à ses enfants qui voient cette photo et posent des questions ?

Et Dieu, Lui dont on prononce le nom, Lui qu’on invoque en flagellant Badawi, lui qu’on prétend défendre en tuant Badawi, Dieu, que pense-t-il de cette image ?


L’Arabie Saoudite. Ma rage, ma haine. Le dégoût jusqu’au plus profond de mon âme. Ce pays, cette horreur de pays, ce cimetière de pays où rien de vivant ne peut pousser, vivre, ce pays flagelle, décapite, exécute au nom d’Allah. L’Occident le cautionne, l’applaudit au nom du pétrole !

 

L’humanité fuit ce monde. Retranchée dans quelques cœurs qui ne peuvent que languir devant l’horreur. Dans quelques bouches, inaudibles, impuissantes, qui ne peuvent que hurler leur dégoût. Nous sommes inaudibles, impuissants devant l’Arabie Saoudite. Devant le pétrole. Mais crions notre dégoût. Crions pour Badawi. Crions pour notre humanité. Crions !

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 11:22

http://img.over-blog-kiwi.com/610x405-ct/0/92/08/45/20140214/ob_7e2bb8_ob-5822ac53fc29ddb94552905f3585e6f6-images-3.jpg

 

Un chien devant un fantôme n’a plus la force d’aboyer, il se contente de soupirer, que dit le dicton. La chose a un nom, mais nous ne voulons, ne pouvons, peut-être ne devons pas le prononcer. Dix ans maintenant qu’elle est là, grandissant, se rendant plus visible, devenant un peu plus hideux jour après jour, mais aussi innommable que toujours.

 

Innommable, la chose ! Mais elle se trahit dans les rides de ce fonctionnaire à la veille de la retraite, et qui découvre, désemparé, qu’il doit retourner vivre dans la hutte familiale qu’ont construite ses arrière-grands-parents au village, ses moyens de retraité accumulés depuis trois fois dix ans de service ne pouvant lui permettre de supporter ses loyers en ville. 

 

Il se lit, l’innommable se lit, sans peine, sur le visage de ce chômeur trentenaire partant déposer une dix-fois-énième demande d’emploi à l’accueil d’une inaccessible entreprise,  avec la même froideur qu’un balayeur de rue jetant à la poubelle un tas d’encombrantes ordures ; dans les ronflements de ce jeune diplômé reconverti en taxi-moto d’abord « pour le moment », ensuite « en attendant de trouver mieux » et qui a, enfin, fini par comprendre que le mieux qu’il espérait trouver, il l’avait trouvé depuis longtemps, c’était en fait ce qu’il faisait « pour le moment », le taxi-moto.

 

 Il se sent, l’innommable, dans la démarche de ce « marcheur » de l’opposition, marchant depuis d’incomptables mois vers il ne sait où, réclamant ne sachant plus finalement quoi à qui ; dans les jurons que pousse ce corps habillé déshumanisé par ce qu’il appelle son travail, et qui, à force d’avoir trop frappé, trop martyrisé, trop tué des innocents, à force d’avoir commis trop d’atrocités contre des innocents et donc contre sa propre conscience, n’a même plus la force de se regarder dans une glace.

 

Il s’entend, oui, l’innommable, il s’entend dans la mélopée que chante cette religieuse sous un hangar construit à la hâte pour abriter Dieu et les lamentations de tous ceux, toutes celles surtout qui ont encore la force de croire en lui, l’innommable s’entend, alors, dans la mélopée qu’elle chante pour la centième fois cette même nuit au Seigneur, du moins celui qu’elle appelle son seigneur : « Gaméa sou lo mé lé no té kpo wo, Yésu gaméa sou lo, gaméa sou loooo… ». « Il est temps, Seigneur Jésus, je t’attends, il est temps… » Temps pour quoi ? Elle ne saurait le dire, puisque tous les temps, tous les délais ont depuis longtemps été dépassés pour elle.

 

Il se voit, l’innommable, dans la réponse de ce jeune Togolais exilé qui soupire : « Bah, je ne sais pas trop ce que je pourrai y retourner faire » quand on lui parle d’un retour au pays natal ; dans les confidences de cet autre jeune resté au pays et qui murmure à son compatriote exilé « De toute façon, nous on cherche à sortir de ce pays, rien n’y marche. »

Togolais, regardons-nous et disons-le-nous, l’innommable est là avec nous, comme notre ombre. L’innommable est nous. Il est là, nous le sommes devenus, nous sommes devenus l’innommable depuis 2005, quand, à la mort du loufoque tyran Eyadema, nous avions cru que nos espoirs perdus renaîtraient enfin, mais qu’une bande de brutes en rut nous imposa un de ses incomptables rejetons, qui, à voir comment, à l’époque il roulait les yeux comme un caméléon, penaud, ne semblait lui-même pas comprendre ce qu’il cherchait là où on l’avait placé.

 

Et ce n’est pas tout ce tintamarre préélectoral qui nous l’enlèvera, l’innommable. On parle de CAP 2015, de marches stratégiques, de concertations, de candidat unique de l’opposition, de dialogues, de réformes, de la France qui dit… de François Hollande qui n’a pas dit… de l’Onu qui va… de l’Union européenne qui compte… des institutions internationales qui doivent… de… de…

 

Non, Togolais ! Nous le savons tous, avec ou sans réformes, l’élection présidentielle de 2015 ne déracinera pas la dictature cinquantenaire des Gnassingbé. Faure Gnassingbé ne quittera pas le pouvoir en 2015, comme aucune réforme, profonde ou pas, sérieuse ou pas, aucune réforme, donc,  ne peut faire bouger le clan qu’il sert. Nous le savons tous. Nous irons, une fois de plus, voter en 2015, avec la certitude, en déposant nos bulletins dans les urnes, que nos aspirations ne seront respectées que dans nos rêves les plus fous, les plus irréalistes.

Et voilà justement pourquoi, dans nos cœurs, dans nos écrits, dans nos discours, dans nos stratégies, dans nos marches, dans nos dialogues, dans nos réformes, dans nos vies, Togolais, voilà pourquoi  nous sommes devenus l’innommable - nommons-le enfin, l’innommable : le désespoir.

 

Note : Le titre du billet est inspiré du titre de l’essai « L’Audace d’espérer » de Barack Obama.

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 11:24

 

Bakary.jpg

Hommage à Bakary Diallo, regretté réalisateur malien

 

 

Ce jeudi 31 Juillet, en en lisant le quotidien malien l’Essor, je suis tombé sur la nouvelle de la mort d’un jeune artiste, plasticien et réalisateur malien : Bakary Diallo. Il faisait partie des 118 passagers de l’appareil d’Air Algérie qui s’est écrasé le jeudi 24 juillet 2014 au Mali. Diplômé de l’Institut universitaire de Gestion de Bamako, il a, affirme le quotidien, laissé sa formation en administration pour entrer au conservatoire des Arts du Mali, puis au Fresnoy Studio national des arts contemporains de France. Il laisse derrière lui une demi-douzaine de films présentés dans quelques festivals internationaux et distingués par plusieurs prix… Un artiste trentenaire talentueux, qui n’aura pas eu le temps de devenir grand.

 

Peu, très peu de personnes peuvent savoir, sentir, imaginer ce qu’est la vie d’un jeune artiste en quête de reconnaissance et de succès. Un engrenage de frustrations, de désillusions, de doutes, d’humiliations. Chaque matin, il ouvre les yeux, après avoir passé une nuit de soupirs et de rêves, il ouvre, alors, les yeux, chaque matin, implorant la providence de placer sur son chemin cette main salvatrice qui a illuminé les ténèbres des grands artistes qui le font rêver. Il passe les journées à supporter mépris et railleries autour de lui, à chercher à fuir la banale mais méprisante question : « Pourquoi as-tu choisi de faire ça ? »

 

Personne, même ses propres parents, alors personne ne le comprend, le jeune artiste. Pourquoi, mais pourquoi donc avoir choisi d’être artiste, de ne rien être donc, alors que d’autres ont choisi d’être avocats, médecins, enseignants, ingénieurs, banquiers ? Et il cherche, il s’épuise, tous les jours, à s’expliquer à son entourage, à vouloir faire accepter ce qu’il a décidé d’être, et qui aux yeux des autres n’est rien, ne peut rien être : un artiste. Et les nuits, après maintes prières, il ferme les yeux, rêvant de ce jour où il sera reconnu, célébré, ce grand jour, son jour où, aux yeux du monde entier, aux yeux de ses détracteurs, il sera, enfin, quelque chose.

 

Sa vie n’est soutenue que par le rêve. Ses rêves. Ses improbables rêves. Et des fois, devant la précarité du quotidien, devant les privations, les incompréhensions, les railleries, devant ce qui est devenu sa condition, il a envie de pleurer comme pour implorer ce succès qu’il attend tant, et qui ne vient pas. Mais, résigné pour l’art, il replonge dans ses rêves, et, en souriant, il reprend ou la plume, ou le pinceau, ou le micro, ou la caméra, convaincu, à chaque tentative, qu’il est en train de commettre son chef-d’œuvre, l’œuvre qui le révèlera, enfin, au monde.

 

Il ne pense presque jamais à la mort, le jeune artiste. Il ne peut se permettre ce privilège de penser à la mort, puisqu’il est convaincu qu’il est encore loin de cette catégorie d’artistes qui attendent, sereins, la mort, l’implorent même comme une alliée, pour leur faire goûter à l’immortalité. 


Cher Bakary, je ne te connaissais pas, mais je sais ce que tu as vécu durant ton éphémère existence de jeune artiste attendant le succès. Je peux te décrire tes frustrations de tous les jours, tes soupirs de toutes les nuits. Je peux te décrire ces moments où, seul, tu te laissais gagner par le doute et te demandais si tu n’avais pas fait un mauvais choix, s’il n’était pas encore temps que tu fasses autre chose. Je peux te dire ces moments de la journée et de la nuit où, face à toi-même, tu sentais que tu avais mal, et te rendais compte que ce à quoi tu avais mal c’était ta passion : l’art.

 

Mais dis-moi, mon frère Bakary, dis-moi depuis les  silences de l’éternité que tu as rejoints depuis une semaine maintenant, alors dis-moi, Bakary, qu’as-tu ressenti durant cette seconde où tu t’étais rendu compte que tu étais en train de mourir… avec tous tes rêves ? Dis-moi. Tu as, sûrement, revu toute ta vie, toutes tes frustrations, tout ton travail, tous tes rêves, tu as compris que jamais, tu ne deviendras le grand réalisateur aux grands films reconnus et célébrés par le monde entier que tu as toujours rêvé de devenir, tu as compris que ta passion, l’art, t’as trop fait rêver, t’as trop trompé. Et tu as, peut-être, souri.

Dors, Bakary. Dors pour l’éternité, mais en continuant de rêver que ta petite œuvre que tu laisses, la demi-douzaine de vidéos que tu as réalisées, te survive, t’immortalise. Dors en paix, Bakary, avec tes rêves. Dors de tes rêves, Bakary.

 

 

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 13:18

Yaba.jpg


 

Note de lecture de « Rivales » de Noun Fare



Ceux qui ont lu la nouvelle, La Sirène des bas-fonds, le premier texte publié par Noun Fare en 2011, peuvent reconnaître que la jeune auteure a évolué dans son deuxième livre, Rivales, un roman qui vient de paraître aux Editions Awoudy à Lomé. Elle a évolué sur la forme, mais surtout sur le fond. Dans La Sirène des bas-fonds, Noun nous avait servi une histoire d’amour compliquée entre une jeune amante naïve qui ne cherchait qu’à être aimée par un partenaire louche qui avait ses intérêts ailleurs. Au bout d’une relation difficile linéaire, Noun avait forcé un happy-end qui donnait au texte un aspect presque banal, une impression de lassitude de l’auteure qui voulait se débarrasser de son texte, même si le style d’écriture révélait déjà une plume qui mérite d’être appréciée.

 

Dans Rivales, Noun, réaliste comme dans son premier texte, nous offre une intrigue plus complexe, plus puissante, une trame plus dense... plus originale. Il est question, à Lomé, d’une jeune femme, Lekta, et de sa mère qui ne s’aiment pas, ou, disons-le de manière plus juste, une femme au bord de la quarantaine, qui déteste à mort sa fille de la vingtaine. Les raisons de cette haine sont aussi profondes, aussi solides que ses manifestations. A voir les deux protagonistes à l’œuvre, on déduit, à première vue, que la mère déteste sa fille parce que cette dernière – conçue à douze ans, lui a volé sa jeunesse, et que le dégoût que ressent la fille vis-à-vis de sa mère n’est que le résultat des humiliations et affronts quotidiens qu’elle subit. Mais au fil des pages, on découvre un passé lugubre, des évènements ignobles qui donnent à la haine maternelle une justification, ou presque.

 

La haine de la mère et le dégoût de la fille vont évoluer avec les pages, jusqu’à engendrer un combat ouvert, une guerre frontale entre les deux femmes, chacune usant des moyens à sa disposition pour anéantir l’autre. Elles deviendront, à la fin de l’histoire, des rivales, oui, de vraies rivales, avec finalement pour objet de rivalité un butin pour lequel les femmes peuvent tout donner, tout combattre : un homme. Et lequel !

 

Le verbe de Noun Fare est direct, les mots sont crus, le ton est donné dès le premier paragraphe du livre : « Tu ne sers à rien qu’à divertir des hommes libidineux et frustrés, incapables de répondre aux envies de leurs femmes fanées par des parturitions. Ils te marqueront de leur sperme et t’abandonneront, las. Cette attirance que tu exhibes, tu verras qu’elle n’est que l’odeur, trop forte, d’urine et d’éjaculat que tu gardes dans tes caleçons. »

 

 Le style affirme une plume acérée qui pique, avec insolence, dans ces réalités sociales que nous côtoyons tous les jours, toujours, mais que nous cherchons tant à masquer : infidélité, inceste, homosexualité… Le sexe est très présent, partout, avec les travers qu’il peut engendrer. On sourit devant la scène de ces jeunes séminaristes qui, entre deux gorgées de bière, délirent sur les rondeurs d’une jeune fille en robe moulante.  Des séminaristes loin du séminaire, certes, mais des séminaristes quand même !

 

Après ma deuxième lecture de ce livre – je l’avais déjà lu à l’état de manuscrit, je ne peux qu’espérer la même chose que le préfacier Josué Guébo : « Puisse cette oeuvre jouir de l’accueil le plus fervent ! »

 

Rivales, Noun Fare, Editions Awoudy, Lomé 2014

 

David Kpelly

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 12:58

Silence.jpg 

 

J’avais presque oublié l’affaire de ce monsieur, du moins pour le moment. Comme plusieurs Togolais ayant plus ou moins refusé de croire la version ayant circulé sur sa mort, j’attendais les résultats des enquêtes promises par les autorités togolaises. Il a fallu qu’hier un compatriote me le rappelle, dans une question sur Facebook : «  Finalement en sait-on plus sur les circonstances de la mort de l’ambassadeur du Togo au Gabon ? »

 

Ah, Monsieur Essohanam Adewui, ambassadeur du Togo au Gabon, retrouvé mort dans sa voiture sur une plage du Gabon le 10 mai 2014. Cette affaire donc.

 

J’avais personnellement trouvé disproportionnée, exagérée, la réaction de la majorité des internautes togolais s’étant fiés à des sites web gabonais, qui, sans avoir au préalable effectué des enquêtes sérieuses sur la situation, avaient publié la version selon laquelle l’ambassadeur, dans un état d’ébriété, ayant passé toute sa nuit dans une boîte de nuit, avait conduit sa voiture dans l’océan. Le Gabon, qu’on se le dise, on le sait bien, est un pays entaché par des crimes de tous genres, rituels, crapuleux, passionnels… D’ailleurs, juste quelques jours après la mort de notre compatriote, un autre fonctionnaire de l’ambassade d’Angola au Gabon a été retrouvé mort à Libreville, près de sa voiture, dans des circonstances inexplicables. Ce pays craint, et la scène de la mort de notre ambassadeur qui, en apparence, paraissait si claire, pourrait bien cacher un crime.

 

J’avais aussi, et surtout, trouvé malsaine, de mauvaise foi, l’attitude du gouvernement togolais qui a tout fait pour ne pas reconnaître que l’ambassadeur a trouvé la mort dans sa voiture noyée aux côtés d’une jeune fille gabonaise, les photos des deux corps circulant partout sur Internet. Le site web censé être celui officiel de la République togolaise, et qui n’est en fait que l’objet de propagande du régime togolais sur Internet, www.republicoftogo.com, s’est juste contenté d’affirmer : « Essohanam Adewui, l’ambassadeur du Togo au Gabon, est mort noyé samedi à Libreville. Son véhicule a apparemment chuté accidentellement dans l’océan… En attendant les résultats de l’enquête, le ministère des Affaires  étrangères et de la Coopération, au nom du Chef de l’Etat et du gouvernement, présente ses sincères condoléances à la famille éplorée et la rassure que toutes les dispositions seront prises pour connaître les circonstances exactes de la mort du diplomate et pour rapatrier la dépouille mortelle à Lomé.»

 

Aujourd’hui, plus d’un mois après cet accident, les autorités togolaises sont restées terrées dans un lourd silence, ne donnant même pas un seul mot sur l’évolution des enquêtes – s’il y a vraiment des enquêtes en cours. Cependant, on n’a point besoin de rappeler à nos autorités que si aucune enquête sérieuse n’est réalisée sur cette mort, avec des résultats rendus publics et pour les Togolais, et pour les Gabonais, et pour le reste du monde, il n’y aura que deux conclusions possibles : Soit l’Etat togolais est un Etat incapable d’élucider la mort de ses citoyens décédés à l’étranger – un Etat incapable tout court, soit la version avancée par les médias gabonais est la bonne, notre ambassadeur a perdu la vie dans de honteuses conditions indignes de son rang.

 

La deuxième conclusion paraît de plus en plus plausible à l’allure où va cette affaire, parce que, même s’il est vrai que le Togo ne se manifeste jamais quand un de ses fils quelconque meurt à l’étranger – on peut trouver de très récents exemples dans beaucoup de pays africains et occidentaux où des Togolais décédés ont été enterrés comme des chiens, sans que l’Etat et ses représentations ne lèvent le petit doigt - s’il est, donc, vrai que le Togo ne fournit aucun effort pour s’impliquer dans la mort des Togolais décédés dans des pays étrangers, on imagine mal, alors très mal, ces mêmes autorités laisser un de leurs alliés, un fervent valet de la cour de Lomé 2, se faire salir gratuitement à sa mort par l’opinion nationale et internationale, à moins qu’on ne soit dans une logique où le pouvoir masochiste cherche à punir un de ses propres collaborateurs.

 

Une chose est sûre, le seul moyen aujourd’hui pour les autorités togolaises de réhabiliter l’image de leur feu collaborateur qui, selon elles, a été injustement sali à sa mort, le seul moyen pour le régime togolais de ne plus ajouter une tache noire à son image déjà trop noircie par ses déboires et l’indécence de ses acolytes, est de faire de sérieuses enquêtes sur cette mort, situer les rôles et mettre tous les protagonistes devant leurs responsabilités… Elles y ont intérêt, les autorités togolaises, au lieu de se muer dans ce silence honteux, révélateur.

 

C’est l’image du Togo et surtout des Togolais qui se joue dans cette affaire. Parce qu’un sexagénaire nommé ambassadeur de son pays – ce qui signifie, normalement, qu’il a été jugé apte par ses aptitudes physiques, intellectuelles et morales pour représenter son pays, un sexagénaire ambassadeur donc, qui, profitant d’un voyage de sa femme, s’en va en boîte nuit, se bourre la gueule toute la nuit, prend le volant, saoul, irresponsable, suspend la vie d’une jeune fille avec laquelle il se fait tuer en conduisant droit dans la mer, un diplomate qui meurt ainsi, eh bien, ce n’est pas seulement sa propre honte, ni celle de sa famille, ni même celle des autorités qui l’ont mandaté, c’est la honte de tous les citoyens du pays qu’il est censé représenter. L’adage éwé le dit si bien : « c’est seul un peuple de souillons qui choisit le cochon comme roi. »

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article
29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 18:54

 

 

David Kpelly Interview

 


Interview de David Kpelly sur le rôle de la Minusma au Nord-Mali


Cette interview a été réalisée le 27 mai 2014 par Abdoul-Karim Thiam pour La Gazette Bamakoise 


Il a été l’une des voix majeures à réclamer une intervention étrangère au Nord de notre pays. Mais suite audernier revirement de la situation où une centaine de nos soldats ont été tués et blessés, il fustige la passivité de la force de l’ONU au Mali, la Minusma. Le jeune écrivain et blogueur togolais, David Kpelly, vivant dans notre pays depuis six ans, s’exprime sur la force onusienne au Mali ainsi que la crise.


David Kpelly bonjour. Vous avez été l’un des plus farouches défenseurs d’une intervention internationale au Mali en 2013 pour libérer le Nord des groupes djihadistes et des rebelles. Mais il y a quelques jours, vous avez publié sur votre blog et sur des sites web africains un article virulent où vous faites le procès de la Minusma, l’accusant d’avoir laissé, les 17 et 21 mai passé, les groupes armés massacrer les militaires maliens. Peut-on dire que vous regrettez cette intervention étrangère ?


Merci Karim. Non, je ne regrette en rien l’intervention des armées françaises, africaines, et les forces de l’ONU au Nord. J’aurais regretté cette intervention si le Mali avait eu une alternative pour pouvoir résister devant les assaillants en 2012. Les populations du Nord sont restées sous la barbarie et les atrocités des terroristes et tueurs du Mujao, d’AQMI et d’Ansar Dine depuis mars 2012 jusqu’à janvier 2013 date de l’intervention de la force Serval. J’ai vu, à Bamako, des gens à qui on a coupé la main au Nord, j’ai vu des femmes violées fuir l’enfer du Nord et venir, humiliées, en larmes, se réfugier à Bamako, j’ai vu des élèves perdre leur année scolaire, ayant fui le Nord. J’ai vu la panique et le désespoir dans les yeux des Bamakois quand les assaillants ont décidé de marcher sur Bamako. Ils l’auraient sans aucun doute fait si Serval n’avait pas intervenu, comme il n’y avait pratiquement plus aucune résistance de la part de l’armée malienne. J’ai aussi vu François Hollande, le président français, se faire accueillir comme un héros, un roi, dans les villes du Nord et à Bamako, après la libération des zones occupées. La grande majorité des Maliens ont apprécié l’intervention étrangère dans leur pays. Pourquoi regretterais-je aujourd’hui d’y avoir participé ?

 

Mais justement c’est sur ces mêmes forces étrangères que vous tirez à boulets rouges aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas protégé l’armée malienne.


Ce n’est pas parce que ces forces sont venues sauver le Mali qu’on ne doit pas faire ressortir leurs défaillances. Je l’ai déjà dit dans mon dernier pamphlet et je le redis, la Minusma est en train de livrer un mauvais travail au Mali, et s’ils savent qu’ils ne peuvent pas se rattraper, qu’ils s’en aillent au lieu d’endetter le Mali pour rien, parce que leur mission coûte extrêmement cher. Vous savez, je pense que ce serait hypocrite de la part d’un Africain d’affirmer que les forces onusiennes interviennent en Afrique rien que pour faire du bien à l’Afrique. L’ONU et ses forces visent d’abord leurs intérêts dans tous les pays où ils interviennent, et qui parle d’ONU parle des grandes puissances occidentales. Mais que peut l’Afrique aujourd’hui contre les multiples conflits armés qui la rongent si ce n’est faire appel à ces forces pour maintenir un semblant de paix et éviter des carnages et des génocides ? Nous avons récemment vu des présidents africains dont le président nigérian et camerounais déclarer la guerre à Boko Haram depuis… l’Elysée ! N’est-ce pas formidable ça ? Des chefs d’Etat qui s’en vont déclarer la guerre aux terroristes qui tuent dans leurs pays depuis un autre pays. Voilà notre Afrique. Et s’il y a un fait qui m’inquiète, ce n’est pas pourquoi nous devons toujours faire appel à des forces étrangères pour venir sauver nos pays. Mon inquiétude est comment avons-nous fait, pays africains, pour nous retrouver, plus de cinquante ans après nos indépendances, avec des armées si faibles, si mal équipées, complètement incapables de défendre nos pays ? Voilà la question que l’on doit aujourd’hui poser à tous ceux qui ont dirigé le Mali et nos autres pays depuis les indépendances. Comment se sont-ils débrouillés pour que nos pays soient si dépendants militairement de l’étranger. Pourquoi n’avons-nous pas une force africaine, une vraie force africaine capable de défendre nos pays en cas d’agression ?

 

Les responsables de la Minusma ont expliqué que leur rôle n’est pas de lutter à la place de l’armée malienne mais de l’aider à retrouver l’intégrité territoriale du Mali. Qu’en pensez-vous ?


C’est eux seuls qui comprennent ce qu’ils signifient par aider le Mali à retrouver son intégrité territoriale. Laisser les groupes armés exterminer et exécuter les militaires maliens c’est cela aider le Mali à retrouver son intégrité territoriale ? Les chiffres affirment que le budget approuvé de la Minusma sur la période du 1er juillet au 31 décembre 2013 est de 366 774 500 dollars américains ! Imaginez ce que cette mission a coûté au Mali jusqu’ici. Et ils croient vraiment qu’à ce prix ils sont au Mali pour écrire ce dictionnaire des synonymies ?

 

Pensez-vous que l’armée malienne a les capacités nécessaires pour tenir devant les groupes armés ?


Hum, il faut avouer que cette armée, malgré tout l’amour que le peuple malien lui a porté et continue de lui porter a montré beaucoup de défaillances. C’est lamentable, mais tout porte, malheureusement, à croire que l’armée malienne n’a pas les capacités et les ressources nécessaires pour livrer cette bataille. Cette armée a besoin de soutien. Triste réalité, mais réalité quand même.

 

Votre dernier mot, pour le gouvernement malien, pour le peuple malien, pour l’armée malienne, pour la Minusma…


Bah, que les autorités maliennes fassent plus preuve de responsabilité et mûrissent mieux les décisions avant de les prendre, parce qu’il faut avouer que la dernière bataille n’avait pas du tout été bien planifiée. La Minusma et Serval ont affirmé qu’ils n’ont pas réagi parce que le Mali ne les avait pas informées avant d’envoyer les autorités à Kidal. C’est bizarre, mais je pense que c’est une erreur à corriger dans le futur. Que la Minusma et toutes les forces étrangères présentes au Nord comprennent qu’ils sont au Mali parce que le Mali a besoin d’elles, et qu’elles dégagent si elles ne veulent, ne peuvent pas jouer leur rôle. Et que Dieu bénisse le Mali.

 

 

Partager cet article

Published by David Kpelly
commenter cet article

Présentation

  • : Agenda de ma boucherie
  • Agenda de ma boucherie
  • : Ce que je pense du Togo, de l'Afrique, et du monde qui m'entoure. Curieuse manière de le dire des fois, mais bah....
  • Contact

Mon blog sur Mondoblog

En librairie

 couerture-site.png


 

Fratricide.jpg

 

 

Gigolo-COUV.png


APO-FACE.JPG

Mes références littéraires d'Afrique

Partenaires