Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 20:46

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A toi, Ahmed D, victime de l’amour impossible de tes parents. Mais qui y croit. Toujours.

 

Il avait la tête sale. Les cheveux en désordre. Son teint clair avait bronzé sous la poussière et les rayons solaires. Ses pieds enflés. Ses jambes et ses bras tremblants. Un petit colis en main. Epuisé. Il inspirait pitié. Il était pitié.

Bonsoir, monsieur, s’il vous plaît, je suis originaire du Bénin et je… Ton cœur en un bond chuta dans ton ventre. Le simple nom de ce pays pouvait te faire ouvrir les entrailles de tous les humains, rien qu’avec tes mains nues. Tu ouvris la bouche mais aucun son n’en sortit, et tes mains s’étaient chargées de parler. Il comprit et se mit devant toi à genoux. Epuisé. Complètement épuisé, monsieur. Il ne pouvait plus faire un seul pas. De nouveau, ta main parla. De nouveau il insista. Il avait aussi faim. Soif. Plus de cent vingt kilomètres à pied, depuis la ville du Nord où il avait été dépouillé de tout son argent et frappé. Plus d’une semaine à pied, monsieur, ayez pitié. Il avait à peine quinze ans et…

Tu n’avais pas besoin d’explications et tu donnas l’ordre à tes domestiques de le faire sortir. Sur-le-champ ! Dehors, petit ! Tout ce qui portait une trace de ce pays te répugnait, t’incitait au meurtre. Ce pays, c’était toute la douleur de ta vie. Ce pays, c’était ton échec ! Eternel !

……………………………

La jeune femme avait passé toute la nuit à t’avertir, les yeux en larmes, devant toi à genoux. Tu devais fuir sur-le-champ. Tu ne la perdrais pas. Juste un peu de temps pour tromper la vigilance des prêtres et te rejoindre. Entre le Bénin et le Sahéli, il y avait à peine deux mille cinq cents kilomètres, et elle te rejoindrait facilement. Avec la grossesse. Votre trésor. Comme tu lui avais assuré que tes parents seraient heureux de les accueillir, elle et son enfant. Vous continueriez ensemble vos études et votre amour et vous vous marieriez après. Simple ! Il fallait que tu partes, avait-elle supplié. C’était la meilleure solution. L’unique solution. Elle connaissait très bien ces prêtres. Ils ne te pardonneraient jamais ! Ils n’allaient pas contre ton acte défendre les divinités mais allaient sur toi faire pleuvoir la violente pluie de leur jalousie. Leur vengeance. Ils lui avaient tous à plusieurs reprises fait la cour mais elle les avait tous rejetés. Ils avaient même trois fois osé la violer mais elle s’était défendue en les mordant. Elle avait même commencé à douter de leur sincérité. Si vraiment elle était l’adepte des sirènes et n’avait le droit d’entretenir des relations amoureuses avec aucun humain, pourquoi lui faisaient-ils donc la cour ? Ne serait-ce pas eux-mêmes qui de cette mystérieuse maladie l’avaient frappée, quand elle avait à peine cinq ans, et avaient exigé à ses parents qu’ils l’emmenassent dans le sanctuaire vivre parce qu’elle était destinée aux sirènes ? Mais tout cela elle y verrait plus clair après. Toi tu étais étranger, et il fallait impérativement  que tu partes. Un étranger a toujours tort.  Pars, mon amour, tu ne me perdras jamais, je te rejoindrai avec la grossesse. Je suis une femme et je serai prête à tout pour suivre mon amour.

Mais toi tu étais trop galant et amoureux pour écouter et croire les propos de cette petite fille poltronne. Tu avais posé un acte et tu allais assumer toutes les conséquences. Tu étais prêt à défendre ton amour devant toutes les forces de la Terre. Tu n’avais pas, toutes les nuits, depuis trois mois, escaladé les murs du sanctuaire pour la laisser souffrir seule avec une grossesse…

Le lendemain, tu t’étais au sanctuaire présenté. Tu avais tout révélé aux vieux prêtres. Jeune homme, vous avez été envoyé ici pour étudier, mais vous vous êtes permis de toucher à l’intouchable. Vous avez rendu enceinte une adepte des sirènes des eaux et vous devez payer. Même les hommes de ce pays ne sont pas autorisés à toucher à cette fille, à plus forte raison vous un étranger, venu de très loin. Vous avez commis un grand sacrilège. Vous devez choisir entre l’organe à perdre pour calmer la colère de toutes les eaux contre vous et votre maîtresse levée. Vous avez le choix entre vos membres inférieurs, une paralysie à vie, votre vue, une cécité à vie, ou votre ouïe, une surdité à vie. Ils ne présentaient pas une mine sévère. Tu crus même sur leurs lèvres détecter un petit sourire narquois. Une simple plaisanterie de la part de ces vieux comédiens, avais-tu pensé. Ils voulaient juste tester ton amour pour la jeune fille. Tu l’aimais réellement et tu allais le prouver. Sans réfléchir, tu leur demandas de te faire perdre tes membres inférieurs. C’était trop mal connaître les forces du mal, vieux ! Tu n’avais même pas encore refermé ta bouche que dans la poussière tu t’étais retrouvé. Tu avais effectivement perdu l’usage de tes membres inférieurs. Noir.

Tu te retrouvas le lendemain dans une chambre de l’ambassade de la République du Sahéli au Bénin. Tu étais paralysé et allais être vers ton pays transféré. Tu décidas de ne révéler à personne le mystère, mais insistas qu’on te laissât, avant de te déplacer, rencontrer un être à toi très cher, mais on ne t’accorda pas cette chance. Le Sahéli exigeait que tu sois très rapidement ramené.

Tu perdis ainsi ton amante dont tu étais fol amoureux et ta grossesse de deux mois… On fit tout au Sahéli pour te guérir. Sans succès. Vieux, les divinités du noir n’ont pas d’égal en destruction. Tu terminas tes études et grandis dans un fauteuil roulant.

Voici quinze ans que tu es dans cet état et tu refuses de parler à qui que ce soit de la cause de ta maladie. Tu passes tout ton temps à penser et des fois à pleurer et ne veux ouvrir ton cœur à personne. Tu refuses aussi de prendre une compagne qui pourra te consoler et te faire oublier ce qui depuis quinze ans te fait si mal. Mon fils, pourquoi as-tu décidé de rendre ta vie invivable ? te harcelait chaque jour ta mère à qui tu ne répondais même pas. Non, à personne, tu ne révélerais le secret de ton cœur. Et jamais, plus jamais, ta bouche ne prononcerait le nom de ce pays ! Le Bénin. Jamais ! Tu ferais même tout pour que tes oreilles n’entendent plus jamais ce nom ! Plus jamais !

……………………………

Tes domestiques le jetèrent dans la rue. Et, la tête et les cheveux sales, les pieds enflés, les membres tremblants, son colis en main, il s’éloigna en claudiquant.

Il n’avait pas encore, depuis son arrivée dans la capitale du Sahéli, il y avait trois jours, trouvé un seul toit où poser la tête et son colis qui contenait tout son trésor. Une enveloppe dans laquelle sa mère mourante dans le sanctuaire des sirènes lui avait glissé une note portant le nom, le prénom et une photo de son père, cet étranger du Sahéli venu au Bénin étudier, qui l’avait, il y avait quinze ans, aimée et qu’elle avait aimé.

 

 

Par David Kpelly
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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 21:24

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« Les Togolais et les Ivoiriens sont dangereux, c’est de gros coureurs de femmes, des menteurs, des tueurs, va falloir que nous y trouvions des solutions, on ne veut plus de vous ici. » Accueil costaud. Silence consterné. Du piment dans mes yeux. Disparaître, disparaître. Cette classe promet du gentil gentil. Terre et Ciel, les humiliations de l’enseignement. J’avais pourtant rêvé autre chose, mon Dieu !

La jeune fille, la vingtaine, grave comme le sourire d’un féticheur cocu, me fixait avec rage, sous les regards étonnés de ses camarades. Tenir, ne jamais craquer, ne pas s’emporter devant les étudiants, première incantation d’un enseignant. Un soupir. Un sourire. « Mademoiselle, je ne sais pas ce que vous avez déjà vécu avec un Togolais ou un Ivoirien mais je crois que vous êtes un peu trop dure avec nous et… » «  Excusez-moi monsieur, c’est venu comme ça, j’ai des problèmes personnels, excusez-moi donc. » Un soupir. Soulagé, presque.

Je terminai mon cours les jambes lourdes, le cœur tam-tam. Mon agresseur me suivit. « Je vous présente toutes mes excuses, monsieur, mais c’est juste parce que chaque fois que je vois un Togolais ou un Ivoirien, je pense à ça. » Elle sortit et me tendit une photo où souriait une jeune fille aux pommettes creusées, aux yeux dormants, étrangement très belle.

Terre et Ciel, quelle journée ! Mon cœur, ma tête ! Dis-moi, Fatou, est-ce donc toi ? Que fais-tu là, sur cette photo ? Que fais-tu là avec cette fille qui vient de m’agresser ?

Fatoumata K… Fatou BHM, que je t’ai surnommée, car à la Banque de l’Habitat du Mali je t’ai connue. A la cantine de la Banque où nous étions tous deux stagiaires, trois jours après le début de notre stage. Je peinais à manger le plat de riz qui n’était pas pour moi bien pimenté parce que la cuisine du Mali prépare peu de piment, contrairement à celle de chez moi. Tu étais en face de moi et remarquas ma peine. Tu me demandas si le plat ne me plaisait pas. Y a pas de piment dedans, t’avais-je répondu. Tu remarquas mon look. Chemise biaisée, un crucifix en or au cou, des bracelets aux poignets, le prototype parfait de ceux-là qui sont traités de coureurs de femmes chez vous.

Tu sus que j’étais étranger. Vous êtes d’où, hein, m’avais-tu demandé en souriant. Le Togo. Ah, ce petit pays ! Vous avez vraiment raison, on vous connaît pour ça, vous mangez trop de piment. Le Togo, à part quelques problèmes politiques d’ailleurs spécifiques à tous les pays noirs africains, vous avez un beau pays. Souriante, faisant creuser sur tes pommettes deux fossettes. Et vous vous avez un très joli nez, fis-je en te pinçant le nez. Insolite au Mali ! Un homme qui pince le nez d’une femme, pas même la sienne, en public ! Tu t’étonnas mais ne protestas pas. Je pense que tu m’avais ainsi séduite, me confessas-tu après. Vous manquez de câlins. La plupart de vos hommes, ployant sous le fardeau d’une certaine foutue tradition africaine qui confère toute puissance – et toute méchanceté et animosité, à l’homme, sont à l’image de ce lourdaud de l’anecdote qui débarque le feu au cul chez ses femmes en soulevant son boubou, brandissant son membre viril en érection en ordonnant, Couche-toi, femme !

Fatou BHM, trois jours nous suffirent pour nous coller. Sous le regard étonné de toute la banque, nous passions tous nos temps morts à discuter et rire, presque enlacés. A la cantine, nous partions main de la main, de quoi donner la nausée à tes frères et sœurs. On manquait des fois de s’embrasser en public, dans un pays où même les mariés ne s’affichent pas main dans la main pendant le jour ! Tes frères et sœurs te rappelèrent que tu avais tort en te comportant ainsi, que tu étais du Mali, au Mali, et moi j’étais étranger, tu ne devais pas suivre mes manières débraillées. Trêve de jalousies mal cuites et épicées ! leur fis-tu. Même les responsables de la banque avaient commencé par bouder contre moi qui essayais de détourner leur sœur des bonnes manières, car nous étions devenus chiants avec nos manières de Toubabs. La direction des ressources humaines me convoqua, Jeune homme, vous devez savoir que vous êtes dans un pays à dominance musulmane et il y a certaines manières qui sont permises chez vous qui ne passent pas ici, nous vous demandons donc de faire attention ou nous serons obligés de mettre fin à votre stage.

Nous ne changeâmes pas malgré les mises en garde. Tout le monde nous détesta à mort dans la banque. Tu fus rejetée, à cause de moi, par tes frères et sœurs.

Fatou BHM, notre idylle dura quatre mois. Quatre mois de miel ! Jusqu’au jour où tu me surpris en train de téléphoner au pays. A mon ami en ligne, tu m’entendis dire, avec toute la classe de ma nymphomanie idiote, Je suis en train de venger tous mes frères que ces petites putes ont trahis, je vais les prendre sans cœur et les laisser sans pitié, rien de plus, leurs hommes sont là pour les épouser, pas nous. Tu ne laissas, sur-le-champ, rien paraître, mais quelques minutes plus tard, quand, pour l’ultime fois, tu me laissais goûter à ta chair, tu me demandas si je pensais t’épouser. Par l’affirmative je répondis. Tu me redis alors mot par mot ce qu’à mon ami je disais au téléphone. Tu m’as menti, tu vas mentir à toutes mes sœurs. Si tu ne nous aimes pas, pourquoi ne nous laisses-tu pas tranquilles? Que t’avons-nous fait ? Que t’ai-je fait à part t’avoir aimé ? Tu avais les larmes aux yeux. Blessée. J’essayai de te retenir mais tu te dégageas très violemment et sortis de ma chambre. Le lendemain, tu n’étais pas à la banque. Je téléphonai chez toi. Tu avais voyagé, ce matin, à l’improviste, en Côte d’Ivoire, chez ton père. Tu n’avais donné aucune date de retour.

- Euh, je… vous, euh c’est qui, hein, bredouillai-je en fixant toujours la photo.

- Ma sœur aînée.

- Bon, sincèrement je, je ne sais pas pourquoi vous me montrez sa photo, en fait elle vit ici au Mali ?

- Elle vivait en Côte d’Ivoire.

- Vivait ? Elle n’y vit plus ?

- Elle y a été tuée en mars 2011 durant les violences postélectorales. Elle n’avait jamais voulu vivre en Côte d’Ivoire, elle y était partie en 2009, à l’improviste, pour fuir un jeune Togolais dont elle était follement tombée amoureuse et qui l’a trahie, et elle n’est plus revenue, elle ne reviendra plus.

Des vertiges. Fatou BHM, toi la fille-amour, morte sous les balles ou les coups de machette de la haine, trahie puis assassinée par des hommes méchants, emportant cet amour que je cherche d’aventure en aventure, et que je n’ai pas encore retrouvé ! Morte, arrachée à tous ces hommes à qui tu aurais pu donner de l’amour ! Je tendis ta photo à ta sœur, les mains tremblantes. Et lui tournai rapidement le dos, avant que les petits filets d’eau salée qui s’étaient dans mes yeux formés, ne roulent sur mes joues.

 

Note : Titre inspiré du titre Trop de soleil tue l’amour de l’écrivain camerounais Mongo Beti.

Par David Kpelly
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Mardi 21 février 2012 2 21 /02 /Fév /2012 20:38

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La Négritude, si l’on se réfère aux définitions de ses deux plus grands chantres, Aimé Césaire qui la concevait avant tout comme le rejet de l'assimilation culturelle, le rejet d'une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation, et Léopold Sédar Senghor qui la définissait comme l'ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d'Afrique et des minorités noires d'Amérique, d'Asie et d'Océanie… est un concept, une philosophie dans laquelle chaque homme noir doit retrouver l’expression de sa fierté, tout en reconnaissant, assumant sa condition de Noir.

Même s’il existe une légère différence, à première vue, entre la perception que se fait chacun de ces deux auteurs du concept, le premier donnant la primauté au culturel et le second y ayant ajouté un volet politique, on peut remarquer que, à voir de près, les deux se complètent, ou plutôt la deuxième définition éclaire la première, dans la mesure où le rejet de l’assimilation culturelle, la reconnaissance et l’acceptation de notre condition de Noirs, nous la tirons justement de tous ces moyens d’affirmation qui nous sont propres, tels nos valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales…

La Négritude avait eu un retentissement spectaculaire, acceptée et reprise en chœur par la majorité des intellectuels noirs de l’époque, dans la mesure où l’homme noir entre les années trente et cinquante où évolua le mouvement, traversait une période de diabolisation avec l’Occident qui, dans ses visées impérialistes, cherchait par tous les moyens à décrédibiliser et ridiculiser les cultures et valeurs noires, et donc le Noir aux yeux des Noirs eux-mêmes, et des autres races de la Terre. Le contexte sociopolitique ne pouvait donc être plus favorable pour l’éclosion rapide de ce concept, cette philosophie. Il fallait vaille que vaille réhabiliter l’homme noir. La Négritude a porté ses fruits avec le travail des intellectuels, la plupart des écrivains de l’époque. L’image du Noir a été plus ou moins réhabilitée devant les Noirs eux-mêmes, et devant toute la Terre. Nous avons une culture et une organisation sociale qui se valent, tout comme les autres peuples de la Terre. L’hideux système colonial, caractérisé par l’humiliation du Noir et la dégradation de ses valeurs, s’est plus ou moins effondré avec les indépendances des colonies dans les années soixante.

Cependant, la Négritude, dans son ahan à redonner au Noir sa fierté bafouée par les propos injurieux de l’Occident impérialiste, avait été obligée de créer un homme noir qui n’a jamais existé, qui n’existe pas, et qui n’existera jamais. La Négritude a procédé à la représentation d’un homme, qu’il a appelé le Noir, magnanime, bon, sans défauts, en harmonie avec lui-même et la nature, un homme créé pour ne pas faire du mal, ne pas souffrir, jusqu’à l’avènement du méchant serpent, le jaloux destructeur, le Blanc. On crie à hue et à dia sur l’homme Blanc méchant, avide, insatiable, corrompu, qui ne vit que pour piller l’homme noir bien, impartial, clément… Le mouvement fut ainsi détourné de son objectif original, transformé du cri du cœur, du cri humain qu’il était censé être en une mélopée idéaliste, verbeuse et creuse. N’était-ce sûrement pas le danger que portait en lui ce mouvement chargé de trop d’émotions que le Prix Nobel nigérian Wolé Soyinka, l’un de ses premiers détracteurs, percevait en écrivant « Le Tigre ne crie pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore » ?

La Négritude n’a pas pu rester fidèle à son ancêtre le mouvement culturel La Renaissance de Harlem des années vingt dont l’un des chantres, Langston Hughes, écrivait en 1926 dans l’hebdomadaire américain The Nation, le texte intitulé The Negro Artist and the Racial Mountain où l’on retrouve l’une de ses plus célèbres formules « Les jeunes artistes nègres créent aujourd'hui dans le but d’exprimer notre propre peau noire, à notre manière, sans peur, ni honte. Si les Blancs sont satisfaits, nous sommes ravis. S'ils ne le sont pas ça n'a pas d'importance. Nous savons que nous sommes beaux. Et laids à la fois. » Et justement, la Négritude n’a pas cherché à explorer la laideur de l’homme noir, dépossédant ainsi ce dernier de son humanité.

Les œuvres de la Négritude, du moins la plupart, ont créé des personnages noirs tellement bons et complets qu’ils ne ressemblent pas à des humains. Et ces personnages n’existent, ne peuvent exister nulle part ailleurs que dans ces livres. La nature humaine est caractérisée par sa complexité et ses contradictions. Le pauvre petit boy noir respectueux maltraité par un commandant de cercle blanc méchant peut aussi être un petit chapardeur piquant des pièces de monnaie dans les poches de son patron, le magnanime vieux camerounais ayant offert ses terres et enfants aux Blancs ingrats qui l’humilient à une cérémonie de remise de médaille peut aussi être un père de famille méchant irresponsable, alcoolique, battant ses multiples femmes… Ces ouvrages ont trop voulu réhabiliter le Noir qu’ils en ont fait un être différent des tous les autres hommes de la Terre.  Le « J'ai cherché à comprendre et à décrire la vie des Noirs aux Etats-Unis, et d'une manière éloignée, celle de tout humain » de Langston Hughes ne se retrouvait pas dans ces ouvrages qui peignaient des Noirs idéalisés et non des êtres humains.  

Le succès que ce mouvement avait eu depuis sa création jusque dans les années soixante-dix, a fait qu’il n’avait pas du tout été facile pour les nouveaux intellectuels de traduire dans leurs ouvrages une autre vision de l’homme noir. La norme qui était inscrite par la sacro-sainte Négritude était la glorification du Noir. Et quand le contexte dans lequel le mouvement était né fut dépassé, le Noir s’étant retrouvé face à lui-même après les indépendances, il avait fallu que des penseurs téméraires comme le jeune brillant Malien Yambo Ouologuem, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, les Congolais Sony Labou Tansi et Henri Lopes… acceptent de passer à la guillotine de la critique et de l’opinion africaines pour rappeler qu’il était temps de cesser d’écrire l’Afrique et le Noir comme on les avait écrits jusqu’alors, de les écrire comme ils sont, et non comme on voudrait qu’ils fussent. Le premier de ces auteurs cités, Yambo Ouologuem, avait été le plus rudoyé pour son audace d’avoir voulu montrer dans son roman Devoir de Violence, que le noir était mauvais, méchant, cupide, traître, esclavagiste… longtemps avant sa rencontre avec l’homme blanc. Jeune à l’époque, il n’avait pas tenu devant les intimidations et menaces des Goliath du milieu intellectuel africain de ces temps, fut contraint à garder un long puis définitif silence, avortant ainsi une carrière qui eût été l’une des plus belles de la littérature africaine.  Si le Noir est un être humain comme tous les autres hommes, pourquoi ne peut-il pas être méchant, corrompu, sanguinaire, vil, infidèle, menteur ?

La Négritude, après plus d’un demi-siècle de son succès, a installé une dichotomie dans le milieu intellectuel noir d’aujourd’hui. D’un côté ses fidèles, du moins ceux qui affirment lui être restés fidèles, se réclamant d’Aimé Césaire, et pour qui le rôle de l’intellectuel africain est de magnifier le Noir, innocenter l’Afrique dans son échec, accuser l’Occident sur tous les coups, le charger de tous les malheurs du continent noir, penser et écrire dans les langues africaines et non le français qui est une langue coloniale. De l’autre, les iconoclastes, donc ennemis d’Aimé Césaire, ayant compris que l’homme noir, tel que l’a inventé la Négritude, n’a jamais existé, comme ce n’est pas un homme, et qui, à travers leurs ouvrages essaient de montrer qu’à l’instar de tous les hommes de la Terre, les Noirs ont aussi des mauvais côtés, peuvent faillir, que l’Afrique, le Noir, a des responsabilités, aussi minimes qu’elles soient, dans l’esclavage, la colonisation, le néocolonialisme…

Les néo-adeptes de la Négritude, si l’on désigne ainsi la première catégorie d’intellectuels, continuent aujourd’hui de créer des personnages s’apparentant aux personnages des ouvrages des années trente à soixante. Ainsi, devant le méchant ogre de l’Occident, représenté par Nicolas Sarkozy, le président français, héritier du commandant de cercle blanc d’Une Vie de boy, on retrouve un pauvre petit boy noir clément et inoffensif maltraité, Laurent Gbagbo. Devant les ingrats blancs Sarkozy, David Cameron, Barack Obama, successeurs des ingrats colonialistes du Vieux Nègre et la Médaille, on retrouve un bon et généreux vieillard africain ayant donné tout son pétrole en signe d’amitié et d’amour à l’Occident, et qui n’est récompensé que par son assassinat par l’Occident ingrat, Mouammar Kadhafi. Des personnages mythologiques, non crédibles, qui ne résisteront jamais dans le temps.

Au nom de la Négritude, aucune possibilité, aucun droit n’est aujourd’hui laissé à l’autocritique, au questionnement, à l’exploration de l’être humain que le Noir porte en lui, à l’ouverture du Noir sur le vaste monde qui l’entoure. Tous les Noirs cherchant à se fondre dans l’humanité, surtout le monde occidental, sont traités de traîtres, de vendus aux colonialistes, d’adeptes de l’oppresseur, de néo-esclavagistes…

Il est temps, vraiment temps que cette Négritude des larmes et de la victimisation meurt ! Il est temps que l’homme noir se voit d’abord comme un humain avant de remarquer sa noirceur. Que nous, Noirs, acceptions notre condition de Noirs, l’assumions, et confrontions l’humanité que nous avons en nous à celle que portent en eux les autres hommes. Que l’homme noir se réconcilie avec lui, et surtout avec les autres hommes de la Terre. Que nos joies, nos peines, nos angoisses, nos déceptions, nos espérances soient celles d’êtres humains et non de Noirs. La Négritude, la vraie, est une négation de la négation de l’homme noir, comme le définissait l’écrivain français Jean-Paul Sartre. Et la négation de notre négation aujourd’hui c’est l’affirmation de l’humanité que nous avons en nous. Cette humanité que nous étouffons en nous jour après jour par notre… négritude.       

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Par David Kpelly
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 18:35

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«On peut assister dans tous les pays du monde à cette querelle entre les enfants d’un Président qui décède et qui a tellement duré au pouvoir qu’on a l’impression que le fauteuil présidentiel lui appartient… C’est le cas des enfants d’Eyadema qui ont fini par croire que le Togo est une propriété de leur dictateur de père, et qui s’adonnent à des scènes ridicules et humiliantes pour garder la présidence.» 

 

 

 

David Kpelly, est écrivain et blogueur, tenant un excellent blog sur la plateforme Mondoblog de la Radio France internationale (Rfi), distingué en 2010 par le «Prix littéraire France-Togo» pour son roman «L’ange retrouvé». Après «L’élu de la réforme», «Le fratricide de la réforme» et «Le gigolo de la réforme», une trilogie publiée en 2009, le jeune écrivain de nationalité togolaise vivant au Mali depuis quatre années, vient de signer son quatrième ouvrage, un recueil de nouvelles, intitulé «Apocalypse des bouchers» gros de 206 pages, paru aux Editions Edilivre en France en décembre 2011. Pareille à l’histoire politique togolaise de 2005 à nos jours, cette œuvre fait couler déjà beaucoup de salive. A travers ces quelques mots que nous lui avons arrachés, pour le journal Actu Express, l’auteur nous fait découvrir son livre.

 

Que retenir d’ « Apocalypse des bouchers», votre quatrième livre ?

 

 «Apocalypse des bouchers» promène le lecteur en Afrique, notamment à Soutacountry, petit pays imaginaire situé à l’Ouest du continent et limitrophe du Ghana, du Togo et du Benin,  dirigé par un jeune Président Baobab Junior appelé «Le Fort» qui a succédé à son père feu Baobab Senior, un dictateur, et sur les bords du fleuve Niger où l’islam, les traditions africaines, la politique et la françafrique font la loi. C’est le quotidien de pauvres peuples africains écartelés entre les magouilles des dirigeants qu’ils n’ont pas choisis et qu’ils détestent, la religion, les traditions, mais aussi les coups bas de la France.

 

David Kpelly est connu pour son style assez particulier, caractérisé par une verve violente, une fantaisie… un humour au vitriol et après lecture, l’on peut dire que ce quatrième livre, non seulement, va beaucoup faire rire, mais aussi et surtout va faire grincer des dents. Est-ce une provocation à une catégorie de personnes ?

 

Ecrire pour provoquer ? Non. J’ai écrit ces textes imaginaires pour partager avec mes lecteurs, un quotidien qu’ils connaissent déjà très bien, mais qu’ils trouveront sous une forme romancée, avec des invraisemblances, des exagérations, des omissions… Il est vrai que mes personnages, étant des êtres humains ordinaires, peuvent se comporter comme certaines personnes que nous connaissons au Togo, en Afrique ou ailleurs dans le monde. C’est juste une ressemblance, comme dans certaines situations, il peut arriver que tous les hommes, ou la plupart, agissent de la même manière. Par exemple, un de mes personnages est parti consulter un charlatan pour éliminer tous les hommes qui jetteraient le moindre coup d’œil sur le derrière de sa femme. Et il y a au Togo, en Afrique et ailleurs dans le monde, des milliers et des milliers d’hommes qui feraient la même chose !

 

La deuxième nouvelle et l’une des plus drôles du livre, intitulée «Tom et Jerry à la Présidence », met en scène deux frères héritiers, Le Fort et Le Bête, qui se disputent un fauteuil présidentiel laissé par feu leur père dictateur. Vous faites sûrement allusion à la célèbre affaire de tentative de coup d’Etat que d’aucuns appellent encore affaire Faure et Kpatcha Gnassingbé au Togo… !

 

Kpatcha et Faure Gnassingbé ne sont pas les seuls fils de Président au monde. Ma nouvelle est imaginaire. On peut assister dans tous les pays du monde à cette querelle entre les enfants d’un Président qui décède et qui a tellement duré au pouvoir qu’on a l’impression que le fauteuil présidentiel lui appartient jusqu’à ce que ses fils finissent par croire que leur père est un roi, que le fauteuil présidentiel est un héritage familial, et sont naturellement prêts à se disputer pour se l’arracher. C’est le cas des enfants d’Eyadema qui ont fini par croire que le Togo est une propriété de leur dictateur de père, et qui s’adonnent à des scènes ridicules et humiliantes pour garder la présidence. S’ils se retrouvent dans les personnages de ma nouvelle, tant mieux.

 

A travers la troisième nouvelle intitulée «En attendant les bouchers», vous racontez les élections barbares et empreintes de violences dans votre pays imaginaire Soutacountry, suite à la mort d’un dictateur quarantenaire Baobab Senior, que l’armée et les institutions internationales africaines tentent de faire remplacer par son fils Baobab Junior Le Fort, contre la volonté du peuple. On pense directement à une histoire sanglante que le Togo a vécue en 2005. Pourquoi avoir choisi de parler de cette triste et sanglante période en faisant rire ?

 

Je n’écris pas pour faire apitoyer mon lecteur sur quelque fait que ce soit. La littérature négro-africaine a pendant longtemps porté cette carapace où il faut adopter un ton cérémonieux, triste et même révolté en parlant de l’Afrique, parce que c’est un continent qui a souffert, qui souffre… J’écris l’Afrique et par ricochet l’être humain comme il est, comme il peut être, dans différentes situations, en adoptant le ton qui me permet de mieux le cerner. Mes narrateurs racontent l’Afrique dans ses plus grandes détresses en faisant rire. Pas parce qu’ils ne compatissent pas. Mais parce qu’ils pensent qu’ils sont plus logiques, plus objectifs, en traduisant leurs propos par l’humour, la dérision et l’autodérision.

 

«Apocalypse des bouchers» raconte la vie d’un assassin, un véritable tueur, servant le dictateur Baobab Senior, et qui a été ambassadeur de Soutacountry au Canada, renvoyé pour incompétence, ministre de la Communication, conseiller à la Présidence… qui mourra finalement dans une grande humiliation. On y voit le parcours de plusieurs hommes politiques en Afrique et au Togo. Souhaiteriez-vous la mort de ces hommes politiques togolais-là ?

 

(Rires) Je ne sais pas pourquoi vous voulez toujours voir le Togo dans mon pays imaginaire Soutacountry. Je ne souhaite la mort d’aucun homme politique togolais, même s’il est vrai que la mort de certains d’entre eux ne serait qu’un bon débarras, un très bon débarras, une libération nationale pour le Togo. Cette nouvelle est juste une mise en garde que j’adresse à tous les bouchers qui massacrent leurs peuples pour leurs minuscules intérêts individuels. «Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple», criait notre héros Thomas Sankara. Et à travers cette nouvelle, je dis la même chose à nos tueurs du Togo et d’ailleurs. C’est vrai qu’ils se retrouveront dans le lugubre personnage de la nouvelle, Kouakou Tohossou, même si ce n’est pas d’eux que je parle.

L’une des nouvelles raconte l’histoire cocasse d’un prêtre qui se retrouve en train de remuer un string au lieu d’un mouchoir devant ses fidèles. Quel message voulez-vous faire passer à travers cette nouvelle ? Critiquer les prêtres ?

 

Je suis né dans une famille chrétienne et j’ai reçu une solide éducation chrétienne. Je sais que c’est un péché que de critiquer son prochain, surtout un oint de Dieu. Les prêtres sont des hommes oints de Dieu, quel que soit leur comportement. Je n’ai pas le droit de critiquer qui que ce soit. J’imagine juste un scénario qui peut bien coller à une situation qui se passe généralement sous nos cieux, que nous connaissons tous, où des prêtres se retrouvent coincés dans des histoires de femmes. C’est choquant, mais la plume doit être en mesure de porter toutes les situations, réelles ou imaginaires, pourvu qu’elles aient un message à traduire.

 

Dans la deuxième partie de votre livre consacrée à un pays musulman qui ressemble beaucoup au Mali où vous vivez depuis quelques années, vous parlez de l’infidélité des jeunes filles. Les jeunes filles de votre pays d’accueil sont-elles infidèles ?

 

(Rires) Donnez-moi un seul pays au monde où il n’y a pas de jeune fille infidèle. L’infidélité n’est pas l’apanage d’un pays, ou d’une société, ou d’une race… Tout dépend de la situation dans laquelle se trouve la femme, ses expériences, son éducation et ses croyances. Les jeunes filles infidèles de mon ouvrage sont face à des situations où elles croient se venger en trompant leurs maris. Il y a Mariam, l’héroïne de la première nouvelle qui couche avec son jeune professeur de marketing à la veille de son mariage dans le but de tomber enceinte de lui ; il y a aussi Aminata, jeune fille de vingt ans, mariée à un fonctionnaire de la soixantaine, mordue des jeunes hommes élégants, qui couche avec un inconnu, juste parce qu’elle le trouve jeune et élégant. Ceci peut se passer dans tous les pays. Mes héroïnes sont dans un pays où au nom de la tradition, et même –horreur- de la religion, on les marie contre leur gré à des hommes qu’elles n’aiment pas, avec lesquels elles ne peuvent vivre. Elles croient donc punir leurs parents et maris en couchant en désordre avec des amants glanés ici et là. Le problème est que certains continuent de croire qu’on peut, au nom de la tradition et de la religion, faire avaler n’importe quoi autour de soi. Cette époque où on peut attraper la jeune fille comme une poule pour l’offrir à un homme est révolue, n’en déplaise à ces coutumes, traditions et même religions à qui on prête ces principes d’un autre temps.

 

La nouvelle «Reniement de Pierre» raconte l’histoire d’un jeune Camerounais maltraité et jeté injustement en prison dans un pays du Sahel. Croyez-vous que la discrimination peut aller si loin entre Africains ?

 

La discrimination peut aller loin, très loin, plus loin qu’on ne peut l’imaginer, entre les citoyens d’un même pays. L’homme a toujours cette tendance à transformer les différences en sources de conflits. Les Africains ne s’acceptent pas entre eux ! Les guerres tribales et génocides qui jonchent notre histoire l’attestent. C’est la même chose pour les Européens, les Asiatiques… Nous n’arrivons pas à dépasser nos différences. Un Togolais peut souffrir aussi atrocement au Sénégal qu’un Malien en France. Je vis depuis quatre ans au Mali, un pays qu’on présente comme l’un des plus hospitaliers de l’Afrique, et je sais ce que subissent les étrangers. Ce qui se dit sur les médias est différent de ce qui se fait dans les marchés, les écoles, les églises, les mosquées… Les Africains dépensent toutes leurs énergies à critiquer les Blancs qui ne les acceptent pas, alors qu’ils n’ont pas encore appris à s’accepter entre eux. Les Equato-guinéens passent tout leur temps à expulser leurs voisins Camerounais, la Lybie s’époumone à renvoyer les subsahariens…. Des scènes d’Africains malmenant des Africains, on peut en voir dans tous les pays d’Afrique.

 

Ce livre va sûrement faire un scandale au Togo mais aussi au Mali où vous vivez. Ne craignez-vous pas des représailles ?

 

Des représailles ? Mais je ne parle ni du Togo ni du Mali ! Je parle des êtres humains ! Et n’importe quel être humain peut se retrouver dans mes personnages. L’essentiel, c’est de s’assumer.

 

Réalisée par Kodzo A. Vondoly

Pour Actu Express

 

Interview parue dans le journal togolais Actu Express N°176 du mardi 10 Janvier 2012

Par David Kpelly
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Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 16:32

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Safiatou H et moi. Rien de sérieux. Ah, Safiatou H, un petit bout de chair à mordiller dans un lit douillet pour oublier le sous-développement de l’Afrique et l’enfer pour quelques secondes. A peine deux mois de sorties les week-ends avec en post-scriptum des parties de bagatelle mal cuites mais assez chaudes pour satisfaire le chercheur d’aventures que je suis, et la généreuse avaleuse bling bling qu’elle est. Deux mois. Elle et moi, son prof de marketing. Le temps pour elle de se rendre compte que le jeune garçon coupé-décalé toujours en cols italiens, chaîne au cou, bracelets aux poignets, roulant le français comme une patate chaude dans la bouche d’un nourrisson de village, qui se la joue Casanova devant ses étudiants, n’est pas du tout le fêtard qu’il paraît être, mais un intello avorté idéaliste frustré, plus bloqué dans ses idées que les hanches d’un octogénaire célibataire. Opposés, nos mondes. Elle, fille des boîtes, des bars et des chauds. Moi, rat des bibliothèques, idéaliste héréditaire, aussi chiant que peut l’être un fils de poète qui se respecte. Elle me quitta un soir où j’essayais de la raisonner, la prier de passer plus de temps avec ses cours, d’être plus assidue à l’école, de penser un peu plus sereinement à sa vie, à son avenir. « Je ne peux pas vivre dans cet enfer où tu brûles, juste pour te faire plaisir parce que je couche avec toi. Allez, je pense que j’en ai assez de tes conseils de grand moraliste. Moi ma vie est dans les boîtes et les fêtes. Fais donc plus sonner mon numéro. Reste avec tes livres. Adieu, je ne t’ai jamais aimé, vieux campagnard.»

Merci, ma petite citadine, ma très petite profondeur. Deux mois de bénévolat dans le lit d’un célibataire allumé, il faut vraiment être aussi généreuse que toi pour l’offrir au vieux campagnard que je suis. Je ne te demandais pas plus. Les vieux campagnards n’ont jamais trop demandé aux petites citadines.

Elle décrocha son Diplôme universitaire de Technologie au bout de deux ans et quitta l’école. Noir. Le temps. Presque deux ans.

Et je me retrouvai hier, dans le hall d’un des restaurants les plus huppés de Bamako, à la même table avec elle. En face d’elle. Elle m’avait invité. Elle portait une grossesse. Une grossesse dans le ventre de cette fille. Le comble de l’incongruité !

- Hein, ma petite chauve-souris, ça fait vieux là, t’as changé, t’es maintenant une femme, et tu es enceinte, dis-moi quand t’es-tu mariée, hein, tu as finalement trouvé l’amour de ta vie, hein, tu as laissé les bars et les boîtes aux ados ?

- Tu es toujours aussi chiant qu’avant, comme les campagnards ne changent pas, tous tes livres que tu lis et écris n’arriveront pas à t’enlever ce voile que t’as sur le visage, tu es toujours aussi naïf, et c’est bizarre, tu prends du poids, regarde comme t’es moche, vous êtes terribles, vous les Togolais, quels sacrifices font-elles, vos femmes, pour vous épouser, hein, non seulement vous êtes laids mais vous êtes très pingres, hi hi hi, même votre président il ressemble à un bigorneau …  

- J’espère que tu ne m’as pas invité ici pour me goinfrer d’injures, fis-je contrarié, je suis après tout, ou j’ai été ton prof et tu…

- Euh, écoute, laisse-moi avec cette histoire de prof ou de je ne sais quoi là, votre monde-là me donne la nausée. Je t’ai fait venir ici pour un deal.

Elle s’arrêta. But deux gorgées de son Coca tout en m’observant. Passa la main sur son ventre rond que cachait presque la robe ample qu’elle portait. Je fronçai la mine. Me fis menaçant.

- Euh, écoute Safi, tu me connais très bien, tu sais que je ne ferai rien pour t’aider si tu me proposes quelque chose d’anormal et…

- La chose la plus anormale qui existe sur cette terre est de voir un jeune garçon qui n’a pas trente ans bavarder devant une foule qui ne le suit même pas, prétendant dispenser des cours. Tu vois, hein, un jeune homme professeur, c’est la chose la plus anormale qu’il existe sur terre, et comme tu l’es, eh bien, tu peux tout faire, même baiser le cul d’un cadavre en décomposition.

Enragé, je fis signe à une serveuse pour payer l’addition, la mienne, et partir, mais elle me saisit la main d’une main, et pointa l’autre sur son ventre.

- Il s’agit de ce ventre, tu suis, hein, tu vas en être l’auteur. Tu vas être l’auteur de ma grossesse. Cette grossesse va t’appartenir à toi, tu vois, hein.

La nausée ! Mon cœur, Terre et Ciel !

- Ecoute, Safi, je ne sais pas ce que tu as derrière la tête mais laisse-moi te dire que je…

- Je ne te laisserai rien me dire, vieux con, tu sais que je ne fais rien pour rien moi, y a des millions à gagner derrière ce ventre, tu bouffes et je bouffe, y a toute la fortune d’un vieux cancre de Blanc à gagner derrière ce ventre que tu vois ici, et tu es le profil parfait de celui à qui cette grossesse doit appartenir, un jeune homme instruit, plus ou moins raffiné et parlant bien français, qui peut bien parler en public, à un tribunal, devant des juges, un jeune homme convaincant et au casier judiciaire nickel, quelqu’un qu’on peut croire. Tu sais qu’à part toi je n’en ai pas dans la liste de mes pointeurs. Je ne baise qu’avec des DJ, de petits footballeurs oisifs et oiseux, des drogués… sales, mal éduqués, tatoués et percés partout. Personne ne vendra, dans un tribunal, ces gens-là plus cher qu’une musaraigne morte et…

- Je t’écoute.

- Eh bien voilà le deal. Tu vas venir chez mon mari raconter que je suis ton amante, que je l’ai toujours trompé avec toi depuis mon mariage, que la grossesse que je porte est tienne, que tu vas porter plainte… Il va, bien évidemment, s’énerver contre moi et vouloir me faire du mal. Les Blancs sont de gros idiots, ils aiment leurs femmes, même les noires, tu vois, hein, il va donc vouloir me violenter, et je vais jouer ma partition, le reste du théâtre. Mon pauvre blanc de mari sera mort. Tué par inadvertance durant une bagarre par sa frêle femme enceinte. Puis le tribunal, toi et moi. Quelques jours d’enquêtes, et des pattes graissées, et des barbes mouillées, et des langues attachées ici et là, tu connais ce pays non ? Et trois mois au plus, t’es chez toi couché sur ton lit et je viens te couvrir de billets flambant neufs de dix mille balles et de baisers, et te faire une fois de plus découvrir mon pays des merveilles, si tu veux bien sûr grignoter les restes d’un vieux Blanc poilu et ventru.

Elle me fixait, attendant ma réponse. J’étais sur le point de lui avouer que je n’avais rien compris de cette bouillabaisse de plan quand elle coupa :

- Je vois que t’es embrouillé. Tu es trop moche et villageois pour comprendre. Ça va marcher. T’as pas besoin de comprendre, joue, c’est l’essentiel.

Je poussai un soupir de rage, ou de doute. Une serveuse s’était de notre table approchée avec l’addition. Je mis la main à la poche pour régler. Elle s’empressa de tendre à la serveuse un billet de dix mille francs.

- Je t’offre la bouteille de Coca en plus de la grossesse. Me dis pas que c’est pas kiffant, hein, tu vas me régler quand t’auras les millions du Blanc défunt. Ah oui, j’oubliais, rassure-toi, le bébé il viendra pas au monde, il mourra quelques jours après la mort de son père. Ni vu ni connu. Allez, on se phone le soir, je cours à la maison, je dois faire à manger à mon bien-aimé Blanc de mari qui va bientôt mourir en me frappant, et ton bébé dans mon ventre veut faire dodo, mon cher Dave.   

 

 

Par David Kpelly
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