Dimanche 15 février 7 15 /02 /Fév 19:10

 

Hier soir, j’ai eu une petite discussion en messagerie Facebook avec un internaute africain qui m’interpellait sur mon soutien à Raif Badawi, blogueur saoudien actuellement en prison en Arabie Saoudite pour des propos jugés blasphématoires par les autorités saoudiennes. L’internaute ne partageait pas mon zèle dans le soutien de Raif Badawi, car, selon lui, les Arabes, à commencer par Raif Badawi, ne feraient pas pareil à un Noir emprisonné.

 


Que dire ? Il est vrai que nous vivons dans un monde où nos différences raciales, ethniques, religieuses, politiques, greffées par nos petits intérêts sont si visibles qu’il serait malhonnête de les nier. Mais, nous vivons également dans un monde où certains (on les appelle par ironie des « rêveurs ») croient encore que certains idéaux, certains combats dépassent nos ethnies, nos races, nos religions…

 

Quand, entre mars et septembre 2012, en pleine crise sociopolitique malienne, j’ai reçu des menaces d’agression et même de mort successivement de milices de la junte militaire au pouvoir dans le temps et des islamistes, suite à des articles publiés dans mes blogs et dans des journaux, durant ces six mois où ma vie était sérieusement menacée au Mali, la première personne qui m’avait proposé de me faire quitter le Mali pour me mettre en sécurité était un Français, un Blanc. La seule relation qui me liait à lui était qu’il me lisait depuis quelques temps, et disait beaucoup aimer ce que je faisais. Un simple lecteur, blanc, qui me proposait son entière assistance, pour me protéger, moi et ma plume. Je l’avais gracieusement remercié, et avais décliné son offre. Tout allait bien, lui avais-je dit, rien n’allait m’arriver.

 

Oui, certains idéaux, certains combats dépassent nos différences, toutes nos différences. Badawi est arabe. Je suis noir. Mais je souffre avec lui. Parce qu’il souffre pour sa plume. Il n’avait que sa plume. Je n’ai que ma plume. Il souffre pour sa plume, et je souffre avec lui. Qu’on se le dise, je suis noir, mais je me sens plus proche d’un Blanc, d'un Arabe, d’un Jaune, d’un Rouge… martyrisés pour s’être exprimés que d’un Noir ignare, inerte, drapé dans ses contradictions et qui ne voit ses problèmes, ses échecs que dans les autres.

 

Je ne soutiens pas Badawi parce que les Arabes ont soutenu ou soutiennent les Noirs. Je le soutiens parce qu’il est emprisonné pour une bonne cause : la liberté d’expression. Si demain je me retrouve en prison comme Badawi aujourd’hui, pour une bonne cause, qu’aucun Arabe, aucun Blanc, aucun Jaune, aucun Noir ne me soutienne ! Mais j’ai une conviction, des hommes me soutiendront, et ils ne seront ni arabes, ni blancs, ni jaunes, ni noirs... mais des hommes. Pour la bonne cause. Car la bonne cause, elle n’a ni race, ni pays, ni religion. Je suis noir. Et je suis Badawi.

 

Soutenons Raif Badawi, signons la pétition pour sa libération : ici

Par David Kpelly
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Dimanche 1 février 7 01 /02 /Fév 12:35

 

Depuis hier que je l’ai vue, l’image me démange, m’enrage. Me traumatise. Un homme couché, le corps zébré de blessures. Raif Badawi, blogueur saoudien, ayant le même âge que moi, condamné à dix ans de prison et mille coups de fouets pour avoir « insulté l’islam ». Il n’a reçu pour le moment que 50 coups. 50 coups sur mille. Et il semble déjà si atteint. Si mort.

 

Des questions. Des questions. Comment vit-il, survit-il ? A quoi, à qui pense-t-il ? Que pense-t-il de lui, des autres, de son pays, de Dieu, le Dieu au nom duquel il est martyrisé ? Sa mère, le voit-elle ? A-t-elle vu cette image ? Son fils, neuf mois de souffrances et des heures d’agonie de travail. Flagellé à mort pour avoir osé penser, exprimer son humanité. Que pense-telle, sa mère, de ceux qui tuent son fils, du Dieu au nom duquel on tue son fils ?

Et sa femme, l’autre mère de l’homme, sa femme qui vit en exil au Canada avec ses enfants, comment réagit-elle en voyant cette photo ? Que dit-elle à ses enfants qui voient cette photo et posent des questions ?

Et Dieu, Lui dont on prononce le nom, Lui qu’on invoque en flagellant Badawi, lui qu’on prétend défendre en tuant Badawi, Dieu, que pense-t-il de cette image ?


L’Arabie Saoudite. Ma rage, ma haine. Le dégoût jusqu’au plus profond de mon âme. Ce pays, cette horreur de pays, ce cimetière de pays où rien de vivant ne peut pousser, vivre, ce pays flagelle, décapite, exécute au nom d’Allah. L’Occident le cautionne, l’applaudit au nom du pétrole !

 

L’humanité fuit ce monde. Retranchée dans quelques cœurs qui ne peuvent que languir devant l’horreur. Dans quelques bouches, inaudibles, impuissantes, qui ne peuvent que hurler leur dégoût. Nous sommes inaudibles, impuissants devant l’Arabie Saoudite. Devant le pétrole. Mais crions notre dégoût. Crions pour Badawi. Crions pour notre humanité. Crions !

Par David Kpelly
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Lundi 1 décembre 1 01 /12 /Déc 11:22

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Un chien devant un fantôme n’a plus la force d’aboyer, il se contente de soupirer, que dit le dicton. La chose a un nom, mais nous ne voulons, ne pouvons, peut-être ne devons pas le prononcer. Dix ans maintenant qu’elle est là, grandissant, se rendant plus visible, devenant un peu plus hideux jour après jour, mais aussi innommable que toujours.

 

Innommable, la chose ! Mais elle se trahit dans les rides de ce fonctionnaire à la veille de la retraite, et qui découvre, désemparé, qu’il doit retourner vivre dans la hutte familiale qu’ont construite ses arrière-grands-parents au village, ses moyens de retraité accumulés depuis trois fois dix ans de service ne pouvant lui permettre de supporter ses loyers en ville. 

 

Il se lit, l’innommable se lit, sans peine, sur le visage de ce chômeur trentenaire partant déposer une dix-fois-énième demande d’emploi à l’accueil d’une inaccessible entreprise,  avec la même froideur qu’un balayeur de rue jetant à la poubelle un tas d’encombrantes ordures ; dans les ronflements de ce jeune diplômé reconverti en taxi-moto d’abord « pour le moment », ensuite « en attendant de trouver mieux » et qui a, enfin, fini par comprendre que le mieux qu’il espérait trouver, il l’avait trouvé depuis longtemps, c’était en fait ce qu’il faisait « pour le moment », le taxi-moto.

 

 Il se sent, l’innommable, dans la démarche de ce « marcheur » de l’opposition, marchant depuis d’incomptables mois vers il ne sait où, réclamant ne sachant plus finalement quoi à qui ; dans les jurons que pousse ce corps habillé déshumanisé par ce qu’il appelle son travail, et qui, à force d’avoir trop frappé, trop martyrisé, trop tué des innocents, à force d’avoir commis trop d’atrocités contre des innocents et donc contre sa propre conscience, n’a même plus la force de se regarder dans une glace.

 

Il s’entend, oui, l’innommable, il s’entend dans la mélopée que chante cette religieuse sous un hangar construit à la hâte pour abriter Dieu et les lamentations de tous ceux, toutes celles surtout qui ont encore la force de croire en lui, l’innommable s’entend, alors, dans la mélopée qu’elle chante pour la centième fois cette même nuit au Seigneur, du moins celui qu’elle appelle son seigneur : « Gaméa sou lo mé lé no té kpo wo, Yésu gaméa sou lo, gaméa sou loooo… ». « Il est temps, Seigneur Jésus, je t’attends, il est temps… » Temps pour quoi ? Elle ne saurait le dire, puisque tous les temps, tous les délais ont depuis longtemps été dépassés pour elle.

 

Il se voit, l’innommable, dans la réponse de ce jeune Togolais exilé qui soupire : « Bah, je ne sais pas trop ce que je pourrai y retourner faire » quand on lui parle d’un retour au pays natal ; dans les confidences de cet autre jeune resté au pays et qui murmure à son compatriote exilé « De toute façon, nous on cherche à sortir de ce pays, rien n’y marche. »

Togolais, regardons-nous et disons-le-nous, l’innommable est là avec nous, comme notre ombre. L’innommable est nous. Il est là, nous le sommes devenus, nous sommes devenus l’innommable depuis 2005, quand, à la mort du loufoque tyran Eyadema, nous avions cru que nos espoirs perdus renaîtraient enfin, mais qu’une bande de brutes en rut nous imposa un de ses incomptables rejetons, qui, à voir comment, à l’époque il roulait les yeux comme un caméléon, penaud, ne semblait lui-même pas comprendre ce qu’il cherchait là où on l’avait placé.

 

Et ce n’est pas tout ce tintamarre préélectoral qui nous l’enlèvera, l’innommable. On parle de CAP 2015, de marches stratégiques, de concertations, de candidat unique de l’opposition, de dialogues, de réformes, de la France qui dit… de François Hollande qui n’a pas dit… de l’Onu qui va… de l’Union européenne qui compte… des institutions internationales qui doivent… de… de…

 

Non, Togolais ! Nous le savons tous, avec ou sans réformes, l’élection présidentielle de 2015 ne déracinera pas la dictature cinquantenaire des Gnassingbé. Faure Gnassingbé ne quittera pas le pouvoir en 2015, comme aucune réforme, profonde ou pas, sérieuse ou pas, aucune réforme, donc,  ne peut faire bouger le clan qu’il sert. Nous le savons tous. Nous irons, une fois de plus, voter en 2015, avec la certitude, en déposant nos bulletins dans les urnes, que nos aspirations ne seront respectées que dans nos rêves les plus fous, les plus irréalistes.

Et voilà justement pourquoi, dans nos cœurs, dans nos écrits, dans nos discours, dans nos stratégies, dans nos marches, dans nos dialogues, dans nos réformes, dans nos vies, Togolais, voilà pourquoi  nous sommes devenus l’innommable - nommons-le enfin, l’innommable : le désespoir.

 

Note : Le titre du billet est inspiré du titre de l’essai « L’Audace d’espérer » de Barack Obama.

Par David Kpelly
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Vendredi 1 août 5 01 /08 /Août 11:24

 

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Hommage à Bakary Diallo, regretté réalisateur malien

 

 

Ce jeudi 31 Juillet, en en lisant le quotidien malien l’Essor, je suis tombé sur la nouvelle de la mort d’un jeune artiste, plasticien et réalisateur malien : Bakary Diallo. Il faisait partie des 118 passagers de l’appareil d’Air Algérie qui s’est écrasé le jeudi 24 juillet 2014 au Mali. Diplômé de l’Institut universitaire de Gestion de Bamako, il a, affirme le quotidien, laissé sa formation en administration pour entrer au conservatoire des Arts du Mali, puis au Fresnoy Studio national des arts contemporains de France. Il laisse derrière lui une demi-douzaine de films présentés dans quelques festivals internationaux et distingués par plusieurs prix… Un artiste trentenaire talentueux, qui n’aura pas eu le temps de devenir grand.

 

Peu, très peu de personnes peuvent savoir, sentir, imaginer ce qu’est la vie d’un jeune artiste en quête de reconnaissance et de succès. Un engrenage de frustrations, de désillusions, de doutes, d’humiliations. Chaque matin, il ouvre les yeux, après avoir passé une nuit de soupirs et de rêves, il ouvre, alors, les yeux, chaque matin, implorant la providence de placer sur son chemin cette main salvatrice qui a illuminé les ténèbres des grands artistes qui le font rêver. Il passe les journées à supporter mépris et railleries autour de lui, à chercher à fuir la banale mais méprisante question : « Pourquoi as-tu choisi de faire ça ? »

 

Personne, même ses propres parents, alors personne ne le comprend, le jeune artiste. Pourquoi, mais pourquoi donc avoir choisi d’être artiste, de ne rien être donc, alors que d’autres ont choisi d’être avocats, médecins, enseignants, ingénieurs, banquiers ? Et il cherche, il s’épuise, tous les jours, à s’expliquer à son entourage, à vouloir faire accepter ce qu’il a décidé d’être, et qui aux yeux des autres n’est rien, ne peut rien être : un artiste. Et les nuits, après maintes prières, il ferme les yeux, rêvant de ce jour où il sera reconnu, célébré, ce grand jour, son jour où, aux yeux du monde entier, aux yeux de ses détracteurs, il sera, enfin, quelque chose.

 

Sa vie n’est soutenue que par le rêve. Ses rêves. Ses improbables rêves. Et des fois, devant la précarité du quotidien, devant les privations, les incompréhensions, les railleries, devant ce qui est devenu sa condition, il a envie de pleurer comme pour implorer ce succès qu’il attend tant, et qui ne vient pas. Mais, résigné pour l’art, il replonge dans ses rêves, et, en souriant, il reprend ou la plume, ou le pinceau, ou le micro, ou la caméra, convaincu, à chaque tentative, qu’il est en train de commettre son chef-d’œuvre, l’œuvre qui le révèlera, enfin, au monde.

 

Il ne pense presque jamais à la mort, le jeune artiste. Il ne peut se permettre ce privilège de penser à la mort, puisqu’il est convaincu qu’il est encore loin de cette catégorie d’artistes qui attendent, sereins, la mort, l’implorent même comme une alliée, pour leur faire goûter à l’immortalité. 


Cher Bakary, je ne te connaissais pas, mais je sais ce que tu as vécu durant ton éphémère existence de jeune artiste attendant le succès. Je peux te décrire tes frustrations de tous les jours, tes soupirs de toutes les nuits. Je peux te décrire ces moments où, seul, tu te laissais gagner par le doute et te demandais si tu n’avais pas fait un mauvais choix, s’il n’était pas encore temps que tu fasses autre chose. Je peux te dire ces moments de la journée et de la nuit où, face à toi-même, tu sentais que tu avais mal, et te rendais compte que ce à quoi tu avais mal c’était ta passion : l’art.

 

Mais dis-moi, mon frère Bakary, dis-moi depuis les  silences de l’éternité que tu as rejoints depuis une semaine maintenant, alors dis-moi, Bakary, qu’as-tu ressenti durant cette seconde où tu t’étais rendu compte que tu étais en train de mourir… avec tous tes rêves ? Dis-moi. Tu as, sûrement, revu toute ta vie, toutes tes frustrations, tout ton travail, tous tes rêves, tu as compris que jamais, tu ne deviendras le grand réalisateur aux grands films reconnus et célébrés par le monde entier que tu as toujours rêvé de devenir, tu as compris que ta passion, l’art, t’as trop fait rêver, t’as trop trompé. Et tu as, peut-être, souri.

Dors, Bakary. Dors pour l’éternité, mais en continuant de rêver que ta petite œuvre que tu laisses, la demi-douzaine de vidéos que tu as réalisées, te survive, t’immortalise. Dors en paix, Bakary, avec tes rêves. Dors de tes rêves, Bakary.

 

 

 

 

Par David Kpelly
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